Disparu le 26 janvier à l’âge de 73 ans, le batteur Sly Dunbar vient de rejoindre le bassiste Robbie Shakespeare, qui nous avait quitté en décembre 2021. En mai 1982, James Brown est invité aux Bahamas pour enregistrer un album avec la section rythmique phare du reggae. Embrouilles, moonwalk et sable fin racontés par Sly & Robbie et le claviériste Wally Badarou.
À peine dévalé l’escalier et le groove de Sly & Robbie vous saisit comme une écharpe de feu. Le sous-sol de La Bellevilloise, la salle excentrée de l’Est parisien, héberge par une fraîche après-midi de novembre la balance des jamaican legends en présence d’Ernest Ranglin, le non moins légendaire guitariste de Monty Alexander et des plus grandes heures du Studio One. Sur la scène, Robbie Shakespeare, physique massif et look de B-Boy, sonde les fréquences basses de son pré-ampli. Derrière les fûts, Sly Dunbar, le sosie émacié de Manu Katché, frappe ses peaux avec une nonchalance non feinte. Sa canne, soutien indispensable d’un équilibre frêle, repose à ses côtés. Un détail morpho-musical amusant : le groove de Robbie Shakespeare est aussi rond et imposant que celui de Sly Dunbar est sec et élancé.
Reggae meets funk
Sly et Robbie constituent depuis 1978 la section rythmique idoine du reggae. Pilier des plus grandes séances en vert, jaune et rouge, la paire jamaïcaine s’est également illustrée sur un nombre affolant de sessions multigenres, de Black Uhuru à Peter Tosh en passant par Bob Dylan (Infidels, 1978), Material (The Third Power, 1981 »), Mick Jagger (She’s The Boss, 1985), Grace Jones (Nightclubbing, 1981) et la double escapade Gainsbourienne d’Aux armes et caetera et Mauvaises nouvelles des étoiles (1979 et 1981).
Un soir du printemps 1982 à Nassau, Sly Dunbar, Robbie Shakespeare, Wally Badarou, expert des claviers du rutilant studio Compass Point et Paul Wexler, coordinateur du studio et fils de Jerry Wexler, le légendaire producteur d’Atlantic Records, dînent au Traveller’s rest. « En sortant du restaurant, Paul Wexler nous a demandé “Hey guys, what about bringing James Brown down here ?” », raconte Wally Badarou. « Sly s’est écrié “To work with us ?”. “Yeah man” a répondu Paul. “You can do that ?” avons-nous tous poussé dans un unisson qui fendait la nuit noire. Paul : “Sure ! ”. Ce fut le début d’une aventure que rien jusqu’ici nous permettait d’envisager. Paul avait sans doute senti le besoin de nous prouver ses compétences. James Brown chez Blackwell à Nassau, Bahamas, avec les Compass Point All Stars, cela tenait du surréaliste. Et ce fut surréaliste de bout en bout. »
Quelques jours plus tard, James Brown, alors au creux de la vague post-disco, est officiellement invité à faire traîner sa cape de Godfather dans le sable fin des Bahamas. Une aubaine pour Sly et Robbie, fans inconditionnels de soul et de funk, musiques respectivement marraine et cousines des scansions du reggae. « Les bases rythmiques du funk et du reggae sont différentes, mais le funk, comme le reggae, doit venir du cœur et de l’estomac », explique Sly Dunbar. « J’ai appris à jouer du funk dans les clubs de Kingston, et je dois même mon surnom à Sly Stone ! Je l’écoutais toute la journée à l’époque où je jouais dans un groupe qui s’appelait Volcano, et le leader du groupe s’adressait tout le temps à moi en m’appelant Sly. « Sly, viens voir. Sly, joue ça… ». Ça a fini par rester ! ». De son côté, Robbie Shakespeare évoque le carré d’as des bassistes historiques du funk composée, selon lui, de Marcus Miller, Bootsy Collins, Larry Graham et Victor Wooten. « Je ne réfléchis pas en termes de reggae ou de funk, je les joue, c’est tout », commente Robbie Shakespeare. « La musique, c’est la musique, point. Je ne fais aucune différence entre les musiques, qu’il s’agisse du rock, du reggae, du funk, du jazz ou n’importe quelle musique. Je suis un musicien, c’est tout. Regarde les soldats : ils sont supposés savoir se battre et faire la guerre contre n’importe quel pays sans se poser de questions. La musique, c’est la même chose. »
Retour à Nassau 82 : Chris Blackwell a déjà réservé l’emplacement du nouveau disque de platine qui ornera le mur des trophées de sa villa de Goldeneye. L’ingénieur du son Alex Sadkin, artisan des plus remarquables réussites de Compass Point, est nommé co-producteur de l’album tandis que Sly et Robbie se mettent à écrire de nouvelles chansons destinées au catalogue du Travailleur le plus acharné du show-business. « James Brown, c’était un Dieu pour nous », se souvient Sly Dunbar. « En tant que batteur, j’étais fan de ceux de la Motown, de Parliament/Funkadelic, de Greg Errico de Sly & The Family Stone et surtout de tous les batteurs de James Brown. Prends juste une mesure d’I Got a Feeling et tu as le groove ultime. [Il mime la partie de batterie] It snaps! Clyde Stubblefield, c’est le grooveur ultime. Mother Popcorn, c’est un truc de dingue aussi… James se servait parfois de deux batteurs en studio et sur scène, et du coup, on ne sait jamais trop qui joue quoi, mais le résultat est toujours terrible. Et d’un point de vue technique, Sex Machine reste le meilleur exemple de funk in the pocket. » Dans la poche ? Malgré une excitation palpable, Sly et Robbie vont rapidement déchanter.
Premières tensions
James Brown et sa cour (gardes du corps, coiffeurs, chauffeurs, habilleurs…) débarquent à Nassau en terrain conquis un soir de mai 1982. Par mesure de sécurité, le révérend Al Sharpton, le bras droit de James Brown, était venu inspecter quelques semaines auparavant l’endroit où Mr Dynamite allait poser les pieds. L’arrivée aux Bahamas de la caravane James Brown est marquée par un retard aux proportions bibliques (même pour un musicien jamaïcain) : pour fêter la venue du Godfather à Nassau, Chris Blackwell organise une énorme réception en présence du Premier Ministre et du Corps diplomatique au complet. James Brown a le bon goût de ne s’y présenter qu’à deux heures du matin, avant de gratifier l’auditoire d’une démonstration de moonwalk, histoire de montrer ce que Michael Jackson l’avait copié. Le lendemain, Sly Dunbar et Robbie Shakespeare l’attendent au studio A. L’excitation laisse rapidement place à une certaine tension. Robbie Shakespeare : « C’était une session très étrange. On était super contents à l’idée de rencontrer James Brown. Avec Sly, nous avions écrit plusieurs chansons spécialement pour lui. On était très fiers, mais une fois qu’il est arrivé, on est tombé de haut. On pensait que James Brown était le professionnel ultime, qu’il était super-strict avec ses musiciens et toute son organisation. Le premier jour, on avait rendez-vous à 14 heures, et il s’est pointé à 20 heures comme si de rien n’était, comme si c’était normal… Ca s’est passé comme ça tout le reste de la semaine. Nous, on ne travaille pas comme ça. On trouvait ça injuste. »
Le premier soir des sessions, un incident voit un Robbie Shakespeare excédé tendre sa basse à James Brown, qui prétendait lui apprendre à jouer correctement une ligne honky-tonk. L’ambiance de cette première rencontre est aussi explosive qu’improductive, mais les choses vont évoluer au cours des quatre jours de séances. Wally Badarou : « Après une nuit d’explications entre Blackwell et lui, James Brown a finalement compris qu’il n’était pas à Nassau pour diriger, comme il l’avait toujours fait, bien avant les Famous Flames des années 1960, et bien après les JBs des années 1970. On ne dirige pas Sly & Robbie, c’est aussi simple que ça. » Pour la première fois de sa carrière, James Brown baisse la garde et cède les rênes de la séance aux Compass Point All Stars. « Je crois que vous avez des choses à me montrer », s’enquiert le Parrain de la soul auprès Sly & Robbie. James Brown se décontracte et tend l’oreille aux compositions de ses hôtes, dont composition de Wally Badarou inspirée de It’s A Man Man’s World jouée à quatre mains au piano avec Mr Dynamite pendant que son assistant note scrupuleusement les improvisations vocales de son employeur en vue d’écrire des paroles. À l’issue de cette deuxième journée, quatre titres sont mis en boîte. Le lendemain, Fred Wesley arrive à Nassau pour contribuer aux arrangements de cuivres et félicite l’équipe pour son travail après avoir écouté une cassette enregistrée par Alex Sadkin. La nouvelle déclenche la furie de James Brown, qui avait interdit toute copie des enregistrements. Les participants de la séance ne lui en tiennent pas rigueur car ils savent qu’ils détiennent quelque chose de spécial.
« Fuck you, James Brown ! »
Tout semble indiquer que la rencontre entre le géant de la soul et les meilleures gâchettes rastas sera fructueuse, mais un incident de dernière minute va briser tous les espoirs. La veille du quatrième jour des sessions, James Brown revendique devant Chris Blackwell la paternité des titres composés par l’équipe de Compass Point. Le fondateur d’Island Records refuse de céder, le Godfather plie aussitôt bagages et quitte les Bahamas, au grand dam de ses accompagnateurs. Sly Dunbar : « Chris Blackwell lui a donné les bandes, et c’est là que tout a empiré. On a découvert qu’il nous avait barré du publishing et que toutes les chansons étaient signées James Brown ! ». Robbie Shakespeare : « Il a essayé de nous piquer nos morceaux», continue Robbie Shakespeare. « Là, c’était trop et je lui ai dit “Fuck you, James Brown !”. Nous sommes tous égaux en tant qu’êtres humains. Tu as beau être le roi de monde, tu n’as pas le droit de me marcher dessus, tu n’as pas le droit de me prendre ce que j’ai. »
Depuis près de trente ans, des rumeurs indiquent que So Tired of Standing Still (I Got To Move On), un single de James Brown paru en 1991, aurait survécu à l’épisode du Compass Point, mais selon les principaux intéressés, aucun titre des sessions de Nassau n’a jamais vu officiellement le jour. « Quelques années après ces événements, Sly m’a fait écouter un titre de James Brown que je ne connaissais pas », se souvient Wally Badarou. « Sly s’est esclaffé “Prophet (c’était mon petit nom), tu ne reconnais pas ?…”. “Merde alors, mais c’est nous ça !” ai-je enfin reconnu. Le disque n’est jamais sorti, mais Sly en avait gardé une cassette… Malgré tout ce qu’on aura pu légitimement reprocher à James Brown, nous avons eu l’incroyable privilège d’avoir côtoyé et travaillé avec celui que j’ose considérer comme probablement le plus grand musicien de la fin du 20ème siècle, en terme d’impact rythmique sur la planète entière, tous genres confondus, et je pèse mes mots.» Même son de cloche du côté de Sly Dunbar : « On a quand même joué pour le Soul Brother Number One, et ça reste quand même une bonne session. Jouer du funk avec James Brown, ça n’arrive pas tous les jours. »
Texte et propos recueillis par Christophe Geudin. Portraits : Sabrina Mariez.


