À l’occasion du 40ème anniversaire de la sortie de l’album Parade sorti le 31 mars 1986, le photographe Jeff Katz, auteur de sa célèbre pochette, revisite pour Funk★U l’album photo de ses onze années de collaboration avec Prince.
★★★★★
Funk★U : Comment êtes-vous entré dans le métier de la photographie ?
Jeff Katz : J’ai toujours été fasciné par la photographie. C’est ma passion et mon hobby depuis que je suis enfant. Mes parents m’avaient laissé construire une chambre noire dans le sous-sol de notre maison, puis j’ai continué à faire de la photo au collège, puis au lycée avant d’entrer dans une école de photographie dans l’état de New York. En 1982, après avoir décroché mon diplôme, je suis allé en Californie et je suis devenu photographe professionnel. J’exerce toujours ce métier, qui constitue 100% de mes revenus. Je n‘ai jamais eu d’autre métier, et je suis conscient de la chance que j’ai eu en pouvant vivre de ma passion depuis plus de 40 ans.
Quelle a été votre première commande photographique pour Prince ?
Notre première collaboration remonte au printemps 1985. Warner Brothers m’avait demandé de travailler sur l’album de The Family. Au départ, Prince voulait prendre les membres du groupe en photo. À l’intérieur de la pochette gatefold, on trouve des images de pique-nique. Ces photos ont été prises près d’un lac de Malibu, en Californie. On m’avait demandé d’organiser la séance, c’est-à-dire de trouver le lieu, constituer une équipe et de mettre en place les appareils photos. Ça m’a pris à peu près deux semaines, puis Prince est venu prendre les photos lui-même. Nous nous sommes rencontrés pour la première fois à ce moment-là, et il a aimé mes suggestions et le lieu que j’avais choisi pour la séance. Il a photographié les membres du groupe pendant une heure environ, puis, avant de partir, il m’a dit : « Vous avez l’air de savoir ce que vous faites, vous devriez prendre ces photos vous-même. » J’ai fini par prendre ces photos, et il les a toutes validées.
Quelques semaines après ce shooting, un assistant de son manager m’a appelé et m’a dit : « Prince vous invite personnellement à être son photographe personnel sur le tournage de son nouveau film à Nice, dans le Sud de la France. » Le film, c’était Under The Cherry Moon. Je suis arrivé sur place en septembre, et c’est la première fois que j’ai photographié Prince seul. Notre toute première séance seul à seul est celle de la pochette de l’album Parade. La photo de cette pochette a été prise avant même le premier jour de tournage, et je l’ai prise en tout début de séance. C’est amusant, car c’est sans doute ma photo la plus célèbre de Prince, alors que j’en ai fait des centaines par la suite… J’avais eu l’idée de le photographier en noir et blanc, comme un portrait de l’âge d’or hollywoodien, étant donné qu’Under The Cherry Moon allait être tourné de cette manière.
Qui a eu l’idée d’incliner la photo sur la pochette de l’album ?
Je ne sais pas qui a eu l’idée d’incliner la photo, j’imagine que ça doit être quelqu’un du département artistique de Warner. Quand on ouvre la pochette gatefold de l’album, le nombril de Prince apparaît sur la tranche, et il était donc logique d’incliner la pochette sur le côté pour avoir cet effet… Prince aimait les séances photo. Il aimait être spontané et il n’y avait pratiquement jamais de plan à suivre. Les idées venaient une fois que les photos étaient développées, et c’est ce qui s’est passé pour la pochette de Parade.
En 1987, vous réalisez une autre pochette culte, celle de l’album Sign of the Times.
Cette photographie a été prise dans le local-entrepôt où travaillait Prince. C’est là qu’il répétait et qu’il avait son studio, pas très loin de Paisley Park, dont la construction n’était pas encore achevée à l’époque. Je me souviens être arrivé à Minneapolis en avion, puis je m’étais rendu sur place en voiture pour découvrir que le local était complètement vide. Prince est arrivé, habillé comme il l’était durant la période de Sign of the Times. Il avait quelques idées en tête au sujet de l’imagerie qu’il voulait développer, mais rien de vraiment précis. Notamment, il désirait remplir cet espace vide avec de nombreux éléments éparpillés, sans vraiment savoir lesquels. C’était le week-end et il fallait trouver les éléments d’un décor. Paisley Park n’est pas située dans une grande ville, mais à Chanhassen, dans la banlieue de Minneapolis, presque à la campagne. Il n’y a vraiment pas grand-chose aux alentours, mais par le plus grand des hasards, le Chanhassen Dinner Theater accueillait la pièce Guys and Dolls (Blanche Colombe et vilains messieurs, d’après la comédie musicale d’Abe Burrows, Jo Swerling et Frank Loesser créée en 1950, ndr.). C’était un tout petit théâtre qui organisait des pièces que l’on pouvait voir en dinant. Ils nous ont laissé emprunter le décor pendant leurs jours de relâche, le dimanche et le lundi. Nous l’avons utilisé tel quel car Prince l’adorait, à tel point qu’il s’en est également inspiré pour la tournée Sign of the Times.
Sur la pochette de Sign of the Times, le visage de Prince est flou et le point est fait sur le décor. Était-ce volontaire ?
Oui. J’ai pris des centaines de photos au cours de ces deux jours de shooting. Je l’ai photographié seul, puis tous les membres du groupe car il voulait des photos pour l’album et pour le programme de la tournée. J’avais une petite caisse posée au sol près de l’appareil photo. À la fin de la séance, Prince est monté dessus, il a collé son visage à l’objectif et il m’a dit : « prends la photo. » Je n’ai pas eu le temps de faire le point ni le moindre réglage. J’ai souri et je lui ai dit en blaguant que cette photo allait être intéressante et il m’a répondu : « oui, et ça va être la pochette de l’album. » Quelques jours plus tard, je lui ai envoyé une planche-contact de la séance et il me l’a renvoyée en cerclant cette photo avec l’annotation manuscrite « cover ».
Parlez-nous de la pochette « alternative » de l’édition Deluxe de Sign of the Times.
Cette photo est le résultat d’un accident heureux. Je faisais simplement un essai avec un temps d’exposition très long, environ 16 secondes, et Prince s’est éloigné avant la fin du temps d’exposition, ce qui donne cette impression onirique, surréaliste et magique à la fois. Ce n’est pas du Photoshop, qui n’existait pas encore à l’époque, mais une vraie image argentique. Prince aimait beaucoup cette photo, et moi aussi. Je l’avais même suggéré pour la pochette originale de Sign of the Times, mais ils ont finalement choisi celle que vous connaissez.
Vous êtes également l’auteur des clichées promotionnels de Sign of the Times.
Ces photos ont été prises à Paisley Park, quelques semaines après celles de la pochette de l’album. En fait, ce sont mes toutes premières séances photo avec Prince réalisées à Paisley Park… Chaque année, dès que Prince s’engageait dans un nouveau projet, il changeait complètement de look. La plupart des artistes entretiennent un look correspondant à la sortie d’un album et d’une tournée. En dehors de ces apparitions, ils s’habillent normalement, contrairement à Prince, qui adoptait son nouveau look 24 heures sur 24, et qui s’assurait que tout son environnement, des studios d’enregistrement aux chambres d’hôtel, correspondait au concept qu’il venait de créer. Peu d’artistes s’immergeaient d’une manière aussi totale dans leurs projets.
Une de vos photographies les plus étonnantes reste celled e Prince en roller-skates à l’époque de Batman.
Qui d’autre que Prince pouvait se permettre ça ? Ce n’est pas la photo la plus commentée de ma collection, et certains pensent même qu’elle n’est pas réelle, que c’est du Photoshop. Cette photo a été prise sur le court de tennis de sa propriété. Il m’avait donné rendez-vous, et je l’ai vu arriver en short et en roller-skates, tout simplement. J’ai ri en le voyant, et je lui ai demandé s’il voulait que je le photographie dans cette tenue et il m’a répondu : « bien sûr, tu es là pour ça ! ». Comme je vous l’ai expliqué à l’instant, Prince était à 100% dans chacun de ses nouveaux looks, et il se serait habillé de cette manière, que je sois là ou pas (rires).
Prince vous laissait-il le surprendre en dehors du cadre des séances photos ?
C’était extrêmement rare de pouvoir capturer Prince dans la vie de tous les jours. Il avait un look, une image, et il voulait que tout soit parfait. Je respectais ça, et je ne l’ai jamais pris en photo sans son accord. J’attendais toujours qu’il m’invite à le faire. Un jour, à Stockholm, il m’a proposé de venir le rejoindre dans sa loge et c’est là que j’ai pris cette photo un peu candide que j’aime beaucoup, car c’est un moment rare. Pour moi, ces photos sont aussi fortes que les clichés posés, car on y voit Prince comme on ne le voit jamais… Prince me faisait confiance, car je suis le genre de photographe qui capture les artistes en respectant leur propre vision d’eux-mêmes. Je ne suis pas là pour les surprendre, je veux juste que les conditions de shooting soient confortables pour qu’ils soient le plus à l’aise possible.
Vous êtes également l’auteur d’une célèbre série de photos de Prince et de son “pistolet-micro”, en 1992.
Comme d’habitude, je ne savais pas à quoi m’attendre en arrivant à cette séance. Nous avons commencé par prendre des photos classiques, « regarde à gauche, à droite etc. ». Puis, à un moment, il a saisi son pistolet-micro, qui était son accessoire de scène préféré à ce moment-là. Je me souviens que « Sexy MF » passait en arrière-fond, et tout s’est mis en place. Mettez-vous dans ma position : vous avez Prince et cet élément visuel génial devant votre objectif. Comment rater cette photo (rires) ?
Quels ont été vos dernières séances photo avec Prince ?
Mon avant-dernier shooting avec Prince a eu lieu à Paisley Park, en 1996, pour les illustrations de l’album Emancipation. Ma toute dernière séance avec lui a eu lieu quelques mois plus tard, à Los Angeles. C’était pour le single « Dinner With Dolores » (sur l’album Chaos and Disorder, ndr.). Il avait le mot « Slave » dessiné sur la joue. Il ne voulait pas d’un décor de studio banal pour cette séance. Je suis allé sur un plateau de cinéma et j’ai utilisé six fonts géants représentant des paysages urbains. Prince est arrivé, il a pris sa guitare et il a traversé ces faux buildings et la photo donne l’impression qu’il se promène dans les rues d’une ville authentique. C’était ma dernière séance avec Prince. J’ai travaillé avec lui pendant onze ans, entre 1985 et 1996, sur quelques-uns des plus prestigieux projets de sa carrière. Entre temps, The Revolution a été dissous, puis ses différents groupes jusqu’au NPG. Beaucoup de choses s’étaient passés dans sa vie, il avait changé de style, il s’était marié… C’était une progression naturelle et j’ai eu la chance d’y assister. Il n’y a pas eu de rupture formelle entre nous, et notre collaboration a toujours été un mélange de professionnalisme, de création artistique et de fun.
Saviez-vous que Prince avait utilisé votre photo figurant sur la pochette du single « Kiss » pour son propre passeport ?
Non, je ne l’ai découvert que récemment (le passeport est présenté dans le livre The Beautiful Ones, Mémoires inachevés, ndr.) ! Je crois me souvenir qu’à l’époque, aux États-Unis, les passeports devaient comporter une photographie en noir et blanc sur fond blanc, c’est peut-être la raison pour laquelle il l’a choisie. En tout cas, il avait la photo de passeport la plus classe de toutes (rires) !
Propos recueillis par Christophe Geudin
Informations : https://www.princebyjeffkatz.com/








