Dez

Prince, « Little Red Corvette » et les Stray Cats : l’aventure 1999 racontée par Dez Dickerson

Après le batteur Bobby Z. et l’archiviste Michael Howe, le guitariste Dez Dickerson se replonge dans l’aventure 1999 pour Funk★U.

★★★★★★

Funk★U : Il y a quelques jours, Bobby Z. nous expliquait que les premières parties des concerts des Rolling Stones marquaient le point de départ de l’aventure 1999. Pour vous, quand a démarré ce projet ?
Dez Dickerson : Sincèrement, je pense que cette aventure a démarré le jour où j’ai rejoint le groupe de Prince. Nous parlions beaucoup tous les deux, nous avions de très nombreuses longues conversations et il avait déjà cette vision. Il avait déjà en tête cette idée de crossover. En premier lieu, il savait quel type de public il voulait toucher et c’est aussi pour cette raison qu’il avait choisi de monter un groupe multiracial avec des garçons et des filles…

Quand avez-vous entendu parler pour la première fois de l’album 1999 ?
Pendant la tournée Controversy, nous jammions souvent lors des soundchecks et sans le savoir, nous mettions en place des idées et des structures qu’on allait retrouver plus tard dans l’album. 1999 était une progression naturelle à partir de Controversy. Prince était à la recherche d’un son précis, plus électronique, mais aussi plus pop et orienté new-wave, et c’est le groupe qui lui a d’abord permis de développer ces idées.

Vous êtes l’auteur du célèbre solo de guitare sur « Little Red Corvette », le plus grand hit de l’album 1999. Comment est né ce solo ?
Un soir, Prince m’a appelé. Il venait de terminer une chanson et il voulait que je vienne jouer un solo dessus. Je l’ai rejoint dans son studio de Kiowa Trail, il m’a demandé de m’assoir et m’a fait écouter « Little Red Corvette » pour la première fois. J’en suis immédiatement tombé amoureux. J’ai ensuite branché ma guitare et j’ai dû jouer quatre ou cinq solos différents d’affilée, puis on les a réécoutés avant de les découper pour n’en former qu’un seul. Du coup, le solo que vous entendez n’est pas joué d’une traite, c’est un assemblage de plusieurs phrases musicales que j’ai dû ensuite réapprendre de A à Z pour pouvoir le jouer sur scène.

Jouez-vous d’autres parties de guitare sur 1999 ?
Non, et je n’en joue pas non plus sur les albums que Prince a enregistré au cours de cette période. En revanche, je chante les chœurs sur la chanson « 1999 ». Tout le monde connaît la phrase d’introduction de la chanson « Don’t worry, I won’t hurt you… », mais lorsque cette voix robotique revient à la fin du morceau en répétant « 1999 », il s’agit en fait de la mienne. Pendant l’enregistrement des voix, Prince a eu l’idée de répéter le mot « 1999 » lors du final. Comme j’étais dans la cabine à ce moment-là, il m’a demandé de le faire et je me suis exécuté.

Dez + Prince

Prince et Dez Dickerson sur scène lors de la tournée 1999

Prince est aussi guitariste. Comment compareriez-vous vos styles ?
Prince était un incroyable guitariste rythmique et nous étions très complémentaires sur scène. En ce qui concerne les solos, nous partagions les mêmes inspirations, à peu de choses près. J’ai toujours été porté par le blues et Eric Clapton, à l’époque de Cream, reste une de mes plus grandes influences. Je me souviens avoir appris note pour note ses solos sur « Crossroads ». Je mettais le vinyle sur la platine et je relevais le diamant après chaque mesure (rires). Aujourd’hui encore, lorsque je prends une guitare, la première chose que je joue vient de « Crossroads ».

Le solo de « Little Red Corvette » est à la fois très rock et saturé, tout en restant mélodique.
Merci beaucoup, je suis très content que vous le souligniez. Sur scène, je jouais plutôt des solos agressifs, à la limite du heavy-metal…

On vous entend également jouer sur plusieurs titres bonus de 1999 Super Deluxe, dont « Can’t Stop This Feeling I’ve Got  » et « If It’ll Make U Happy ».
C’était une époque très créative pour Prince et ré-entendre ces morceaux après toutes ces années me replonge avec bonheur dans cette période. Une de mes chansons favorite reste « Can’t Stop This Feeling I’ve Got », que nous avons beaucoup jouée en répétitions et juste une fois sur scène il me semble. Mais ce que j’aime par-dessus tout dans cette réédition , c’est de pouvoir redécouvrir les extraordinaires versions live de « Automatic » et la chanson de 1999 « Let’s Pretend We’re Married », même si je ne jouais pas sur ce titre lors des concerts car il y avait déjà trois ou quatre claviers sur scène !

Parmi ces inédits studio, on trouve également beaucoup de titres d’inspiration rockabilly, comme « No Call U », la face-B « Horny Toad » ou « Delirious » sur l’album 1999. D’où vient cette influence ?
En 1981, nous avons fait une très courte tournée en Europe. Nous avons joué à Londres, et lors d’une soirée off, un ami sur place nous avait conseillé d’aller dans un club où jouaient les Stray Cats. On savait qu’ils étaient américains, mais on n’avait jamais écouté leur musique et on ne savait pas à quoi nous attendre. Les lumières se sont éteintes et ces types sont montés sur scène avec leurs costumes zébrés et leurs incroyables coupes de cheveux dans le style Pompadour. Ils n’avaient pas encore joué une seule note mais nous étions complètement abasourdis ! Cette soirée a beaucoup marqué Prince et quelques semaines après ce concert, on s’est mis à porter le même genre de fringues et à adopter les mêmes coupes de cheveux.

1999 coverQuelle a été votre première réaction en découvrant l’album 1999 ?
J’ai senti que cet album était la confirmation de tout ce que Prince désirait depuis le début, c’est-à-dire d’être unique et commercial à la fois. Il avait passé de beaucoup de temps à affiner et faire mûrir cette idée, et 1999 confirmait cette idée. C’est aussi à partir de ce moment-là que sa musique est devenue plus personnelle et identifiable. Dès qu’on entendait trente secondes d’une de ses chansons à la radio, on savait que c’était lui. Personnellement, j’ai senti que Prince avait passé un cap et qu’il était désormais impossible pour le grand public de l’ignorer.

Quels souvenirs gardez-vous de la tournée qui a suivi la sortie de l’album ?
Nous avions travaillé très dur pour établir notre « marque » et nous produire sur scène à plus grande échelle. C’était la plus grosse tournée de Prince depuis le début de sa carrière. Nous n’étions plus limités financièrement comparé aux tournées précédentes et c’était très agréable. Les salles étaient plus grandes. L’équipement, notre tour bus et nos gardes-robes aussi : je me suis rendu compte que les choses changeaient vraiment grâce à nos costumes de scène, car si Prince avait eu une idée après un concert, on pouvait trouver une nouvelle tenue suspendue à un cintre dans notre loge le lendemain (rires).

Dans le CD live du coffret 1999 Super Deluxe, on vous entend clairement vous partez les parties de guitare : vous jouez les solos et Prince tient la rythmique.  
Dès le départ, Prince a voulu souligner les personnalités de chaque musicien de son groupe sur scène. Je me souviens qu’à l’époque où André Cymone faisait partie du groupe (à la basse, de 1979 à 1981, ndr.), Prince voulait que nous soyons les trois leaders de ce groupe. Il voulait installer une sorte de dynamique à l’intérieur du groupe, et je me souviens également qu’il voulait que nous formions sur scène un duo à la Mick Jagger/Keith Richards. Quand on nous voit chanter tous les deux dans les même micro lors de cette tournée, c’est à ça que ça ressemble.

Il s’agit de votre dernière tournée avec Prince. Que s’est-il passé ?
Le premier jour où j’ai rencontré Prince, c’était celui de mon audition, en 1979. Juste après cette audition, je suis allé jouer un concert avec mon groupe dans un club de la ville. En partant, Prince m’a rattrapé sur le parking et il m’a demandé  : « Dez, de quoi as-tu vraiment envie ? ». Je lui ai répondu que j’avais envie de jouer, d’écrire et de produire à un niveau supérieur, et il m’a demandé si je voulais l’aider à faire la même chose. J’ai accepté et c’est ce que nous avons réussi à faire jusqu’à 1999. Puis est arrivé le projet de film qui allait devenir Purple Rain. Lors de la tournée 1999, un scénariste nous accompagnait sur chaque concert et il écrivait avec Prince la première mouture du scénario. À la fin de la tournée, Prince m’a convoqué pour me parler des trois années qui allaient suivre. Il m’a donné le choix entre m’engager sur le film, l’album et la prochaine tournée, ou bien refuser et me lancer dans une carrière solo avec le soutien de ses managers. J’ai pensé qu’une carrière solo était la bonne option, et il n’y a pas eu le moindre ressentiment ou la moindre dispute. J’étais simplement épuisé et j’avais du mal à envisager l’avenir. Ces trois ans à venir me paraissaient une éternité.

Quels sont vos projets pour 2020 ?
Je travaille sur un documentaire relatant mes années aux côtés de Prince, mais c’est un travail long et difficile. Depuis sa disparition, beaucoup de gens ont tenté de raconter son histoire vue de l’extérieur alors que nous étions une vraie famille. Nous ne faisions pas que de la musique, nous vivions ensemble. C’est cette histoire que je veux raconter.

Propos recueillis par Christophe Geudin

Prince 1999 Super Deluxe (Rhino/Warner). Coffrets 5 CD + DVD, 10 LPs+DVD et versions digitales disponibles depuis le 29 novembre.

1999-1-1024x1024


Prince 1999 deluxe une

Dans les coulisses de 1999 Deluxe avec l’archiviste Michael Howe

Dans le deuxième entretien dédié à la réédition Super Deluxe de 1999, Michael Howe, l’archiviste de Warner Bros et du Prince Estate, raconte par le menu l’élaboration de la plus généreuse réédition Princière parue à ce jour.

★★★★★★★

Funk★U : le coffret 1999 Super Deluxe de Prince offre 5 CDs et un DVD. Il semble que vous passez à la vitesse supérieure avec ce projet.
Michael Howe : C’est le cas, et cela nous semble tout à fait justifié dans la mesure où l’album 1999 est un tournant important dans la carrière de Prince. Ce disque marque à la fois le début de son statut de superstar et un pic créatif qui se concrétise par une grande quantité de matériel inédit. Par conséquents, travailler sur cette période et présenter ce coffret a été une expérience très satisfaisante.

Avant d’aborder les titres inédits de ce coffret, comment avez-vous abordé la remasterisation de l’album original 1999 ?
Nous avons fait appel à Bernie Grundman, qui a été un de principaux ingénieurs de mastering de Prince de son vivant, et nous somme partis des bandes analogiques 1/2 pouces d’origine que nous avons transférées directement en 24-bit. En résumé, il s’agit tout simplement d’un nouveau transfert digital réalisé à partir du master créé en 1982.

L’édition Super Deluxe de 1999 contient deux CDs rempli de titres inédits issus du Vault. De quelle manière avez-vous opéré cette sélection ?1999 cover
Nous avons commencé par établir une liste de tous les titres disponibles de novembre 1981, c’est-à-dire juste après la sortie de Controversy, jusqu’à avril 1983, qui correspond à la fin de la tournée 1999. Nous avons ensuite éliminé les titres que Prince avait donné à d’autres artistes comme Vanity 6 ou The Time, puis ceux que Prince avait commencé à travailler sous une forme brute sans les terminer par la suite. À partir de là, nous avons abouti à l’élaboration de ces deux CDs qui résument cette période globale.

Vous proposez donc un panorama quasi-complet du matériel inédit lié à 1999. Allez-vous continuer à choisir cette option pour les prochaines rééditions Deluxe des albums de Prince ?
Oui, nous allons procéder de cette manière et nous travaillons actuellement sur plusieurs projets qui, j’en suis sûr, devraient pleinement satisfaire les fans.

À l’intérieur de cette sélection, vous avez dû donc choisir des prises spécifiques de ces titres. Quels ont été vos critères ?
Cette sélection comprend majoritairement des titres finalisés et des rough mixes réalisés par Prince en vue, parfois, d’une sortie potentielle. Nous n’avons pris aucune liberté créative au sujet de ces mixes. Par exemples, nous sommes partis des mixes figurant sur les cassettes ou les bandes 1/2 pouces retrouvées dans le Vault avant de les transférer en digital. Ce que vous entendez respecte les intentions de Prince, la seule différence est une amélioration de l’intégrité sonore avec une qualité largement supérieure à ce que peut offrir le support cassette.

Avez-vous procédé à de quelconques retraits de piste sur certains titres ? Par exemple « Vagina » ne comporte pas de batterie, juste quelques claps.
Absolument pas. Cette version de « Vagina » est bien celle qui figurait sur la cassette d’origine. On ne sait pas s’il voulait la donner à un autre artiste, mais il n’y avait pratiquement que sa guitare et sa voix et ce titre démontre à quel point la musique de Prince peut être aussi expressive dans cette configuration minimaliste.

D’autres titres, comme « Bold Generation » ou « I Can’t Stop This Feeling I’ve Got » sonnent plutôt comme des répétitions en groupe.
Tout à fait, et « Bold Generation » est le seul titre de cette sélection issu d’une cassette car la bande 1/2 pouces était tellement endommagée qu’elle était devenue inutilisable. Elle était partiellement effacée et Prince avait ré-enregistré « New Power Generation » par-dessus. « Bold Generation » devait être initialement enregistrée par The Time. Nous savions que cette chanson existait quelque part dans le Vault et nous sommes très heureux de pouvoir la présenter aujourd’hui. « International Lover », dont nous publions la première prise, a été enregistrée avec Morris Day à la batterie. Elle était également prévue pour The Time. Bien sûr, Prince l’a finalement conservée pour 1999 après l’avoir réécoutée, mais c’est un autre exemple de titre où figure un autre musicien à ses côtés.

Le coffret contient également la deuxième prise de « How Come U Don’t Call Me Anymore ». Combien y-en avait-il dans la Vault ?
Nous n’avons trouvé que ces deux prises, la première parue à l’époque, et cette deuxième prise dont nous ne soupçonnions pas l’existence. Nous l’avons simplement découverte lors du transfert du master 1/2 pouces de la chanson. Peggy McCreary l’avait évoqué dans ses interviews, mais elle n’était pas référencée dans le Vault et c’était une autre très belle découverte. Cette version fait partie de mes titres préférés du coffret. Vers la fin de la prise, on entend Prince retenir ses larmes et c’est un moment très émouvant…

Depuis l’annonce de la sortie de ce coffret certains fans déplorent l’absence de la chanson « Extraloveable ». Pourquoi n’est-elle pas présente dans ce coffret ?
« Extraloveable » et « Lust U Always » sont les deux chansons que nous avons décidé de ne pas inclure dans ce coffret car elles font référence au viol (« I’m on the verge of rape » – je suis à la limite du viol dans « Extraloveable », ndr.). Au vu du climat actuel, il aurait été déraisonnable de les publier et le Prince Estate n’était pas à l’aise avec ça. Il n’était pas question non plus d’éditer ces titres et de les dénaturer. C’est malheureux, mais ceux qui veulent entendre ces chansons savent où aller.

Parlons maintenant du CD live enregistré au Masonic Temple de Détroit le 30 novembre 1982. Il s’agit du premier album live officiel post-mortem de Prince et sa qualité sonore est incroyable. Quelle a été votre source ?
Nous sommes partis des bandes multipistes du concert et David Z., qui était à la console lors cette tournée, l’a mixé. À l’époque, Warner Bros. avait enregistré trois concerts de la tournée de manière professionnelle. Le soir du 30 novembre, Prince a donné deux concerts au Masonic Temple. Le premier circule en bootleg depuis des années, mais le deuxième donné à minuit était complètement inédit. C’était donc une aubaine de bénéficier d’une telle qualité de son pour un concert que les fans n’avaient jamais entendu.

Y-a-t-il d’autres concerts enregistrés en multipistes dans le Vault de Prince ?
Oui, il existe bien plusieurs concerts capturés de cette manière.

Le coffret 1999 Super Deluxe contient également un DVD filmé au Summit de Houston le 29 décembre 1982. Pourquoi avoir choisi précisément ce concert ?
Nous l’avons choisi car c’était le seul show de cette tournée filmé par plusieurs caméras. Prince avait l’habitude de filmer ses concerts avec une seule caméra qui ne filmait généralement qu’une vue d’ensemble de la scène et quelques gros plans. Le Summit de Houston utilisait le système Jumbotron pour filmer ses concerts en circuit fermé et les diffuser sur grand écran. Ce que vous voyez dans le DVD correspond donc à ce qui avait été diffusé sur les écrans de la salle, et le son est issu directement de la console vidéo, qui possédait son propre système audio. Bien entendu, la qualité de ce DVD n’est pas optimale, mais il nous a semblé important d’accompagner ce coffret d’un élément visuel représentant la période 1999. À un moment, nous avions pensé inclure un CD de répétitions de la tournée dans ce coffret, mais nous avons finalement préféré choisir cette option.

Une dernière question : vous travaillez maintenant depuis près de trois ans en tant qu’archiviste du Vault. Son inventaire est-il enfin achevé ?
Non, toujours pas. Il reste encore beaucoup de travail à accomplir mais je ne m’en plains pas car il s’agit d’une formidable aventure artistique.

Propos recueillis par Christophe Geudin

Prince 1999 Super Deluxe (Rhino/Warner). Coffrets 5 CD + DVD, 10 LPs+DVD et versions digitales disponibles le 29 novembre.

1999-1-1024x1024


Revolution3

Bobby Z : “1999 a été un tournant dans la carrière de Prince”

Dans le premier entretien d’une série dédiée à la réédition Super Deluxe de 1999, Bobby Z., le batteur historique de The Revolution, se remémore le premier tournant artistique décisif de la carrière de Prince.

★★★★★★★

Funk★U : L’histoire de l’album 1999 débute à la fin de l’année 1981. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

Bobby Z : Pour moi, cette histoire démarre lors des concerts en première partie des Rolling Stones en octobre 1981. Prince enregistrait déjà très vite à cette époque, et la tournée Controversy allait commencer six ou huit semaines plus tard. Ces concerts avec les Stones ont été un désastre, mais Prince a compris à ce moment-là qu’il se trouvait à un tournant. Lisa (Coleman, ndr.) raconte ça très bien : quand il s’est fait jeter de scène, il a immédiatement compris que s’il voulait devenir une star, il devait convaincre ce type de public. C’était le genre de défaite qui vous montre la voie à suivre. Du coup, dans 1999, il y a des titres rock comme « Little Red Corvette » et d’autres plus pop et funky comme « 1999 » ou « DMSR ». C’était une vraie démarche intellectuelle, et 1999 a été un tournant dans la carrière de Prince.

À quel moment avez-vous entendu parler du projet 1999 ?

C’était pendant la tournée Controversy. Nous voyagions dans le Sud des États-Unis pour rejoindre la tournée de Rick James. On s’était arrêtés dans un motel dont l’enseigne indiquait « Free HBO » (chaîne payante du câble, ndr.). Au début des années 1980, c’était quelque chose car le câble n’était pas diffusé partout. Une fois dans nos chambres, nous avons allumé la TV et nous sommes tombés sur le film The Man Who Saw Tomorrow (Robert Guenette, 1981, ndr.), qui parlait de Nostradamus et ses quatrains sur une narration d’Orson Welles. À la fin du film, ses quatrains annoncent la fin du monde, ravagé par une explosion nucléaire, en 1999… Le lendemain matin, on se retrouve dans le tourbus pour nous rendre à la salle de concert où Prince nous attendait — il était toujours en avance, car il avait hâte que l’équipement arrive pour pouvoir jouer du piano. Pendant le trajet, nous démarrons une conversation de machine à café qui tourne autour du film de la veille. On se disait que Prince aurait dû l’adorer car il s’intéressait beaucoup à l’idée d’apocalypse. En arrivant à la salle, on lui demande s’il a vu le film. Là, il nous tend un morceau de papier où il avait griffonné les paroles de « 1999 ». En l’espace d’une nuit, il avait transformé ce film en une chanson. Il avait mélangé cette histoire de Nostradamus avec un thème festif, la fin du monde avec une fête géante (rires) !

Vous n’avez pas participé à l’enregistrement de l’album 1999, mais vous souvenez-vous de votre réaction le jour où vous l’avez découvert ?

De For You, le premier album de Prince, jusqu’à Purple Rain, je suis crédité comme « l’assistant envoyé du ciel » ou je ne sais quoi. Depuis le début, j’apportais quand même des éléments à ces chansons, notamment les percussions synthétiques sur 1999. Je ne jouais pas les parties présentes sur les albums, mais il y avait quelques petits morceaux auxquels j’avais contribué. Prince avait tout dans sa tête, de la même manière que Beethoven, Mozart ou Paganini consignaient tout sur des partitions. Prince avait tout en tête, mais il voulait que vous participiez à ses idées, même s’il pouvait tout jouer lui-même. La première fois que je l’ai rencontré, en 1974, il s’enregistrait tout seul au piano, et c’est comme ça que sa carrière s’est terminée avec la tournée Piano and Microphone. Entre-temps, il avait eu besoin d’être entouré par des musiciens, ou plutôt un gang, une armée, pour incarner l’aspect visuel de sa musique sur scène.
La première chanson de 1999 que j’ai entendu, c’était « Let’s Pretend We’re Married » et ça m’a soufflé, surtout le son des cuivres synthétiques. La définition du Minneapolis Sound est très simple : c’est Prince qui joue des cuivres avec un synthétiseur. À cette époque, il commençait aussi à enregistrer chez lui et ça a tout changé. Il n’avait plus besoin d’aller à Los Angeles à Sunset Sound, où dans les studios de Minneapolis qui coûtaient aussi très cher. Il n’avait plus de limites, il pouvait désormais perfectionner ses chansons.

L’édition Super Deluxe de 1999 contient une vingtaine de titres inédits enregistrés autour de la création de l’album. Jouez-vous sur quelques-uns de ces titres ?

Oui, plusieurs. Sur « Bold Generation » ? Oh oui, nous n’arrêtions pas de la jouer en répétitions, tout comme « I Can’t Stop This Feeling I Got ». Ça fait partie des nombreuses chansons qu’il retravaillait sans cesse et je crois qu’elle est devenue « New Power Generation » plus tard. J’aimais beaucoup sa mélodie, c’était une chanson très énergique et très fun à jouer. Prince avait l’habitude de tester ses chansons de toutes les manières possibles, seul ou avec le groupe. Par exemple, la version d’« Irresistible Bitch » de la tournée Purple Rain n’a rien à voir avec celle créée en studio. C’était un monstre uptempo alors qu’elle est plus lente, sombre et mystérieuse dans sa version originale. Ça me fait penser aux Beatles qui avaient enregistré une version lente et une autre plus rapide de « Revolution »… Je n’ai pas les autres titres de la réédition en tête, mais je sais que je ne joue pas sur « Purple Music », mais c’est encore une chanson sur laquelle nous avions passé beaucoup de temps en répétitions.

1999 cover

Étonnement, le nom de The Revolution apparaît sur la pochette de 1999, alors que le groupe sera créé l’année suivante. Savez-vous pourquoi ?

Prince adorait glisser des indices dans ses chansons et sur ses pochettes de disque. Je crois qu’il a fait ça pour plusieurs raisons : il avait déjà l’idée du film Purple Rain en tête et il savait que le groupe devait apparaître dans le film. Je pense aussi qu’il se posait la question de savoir s’il avait vraiment envie de partager l’affiche avec son groupe, comme si cette simple indication lui servait de test. Le line-up de notre groupe était également en train de changer. Dez (Dickerson, ndr.) allait être remplacé par Wendy (Melvoin, ndr.), qui allait apporter une bouffée d’air frais et compléter le puzzle. Dès 1977, Prince n’arrêtait de nous parler de sa vision du groupe, de son ratio homme-femme, blanc-noir, et lorsque Wendy est arrivée, tout s’est mis en place. C’est pour cette raison qu’il a choisi de créditer l’album Purple Rain à Prince and The Revolution. Il y a toujours eu cette part de mystère chez Prince, mais je l’ai assez bien connu pour en tirer ces conclusions.

L’un des temps forts de l’édition Super Deluxe de 1999 est l’album live enregistré au Masonic Temple de Detroit, le 30 novembre 1982. Le son époustouflant de cette performance permet de mieux apprécier les nuances de votre jeu, notamment sur « Do Me Baby ».

Mon frère, David Z., a mixé ce concert et sa qualité sonore retranscrit très bien comment les morceaux crées en studio étaient adaptés pour la scène. La vidéo du concert de Houston est superbe aussi. Elle capture le moment précis où Prince devient un des plus grands performers de tous les temps : celui où il grimpe sur les enceintes à la fin de « Do Me Baby », et qu’il hurle en tenant la note. J’en avais la chair de poule tous les soirs et c’était un pied de jouer cette chanson. Elle est si riche et nuancée, et nous avions passé beaucoup de temps dessus lors des répétitions de la tournée Controversy. Il fallait rester tight sur un tempo lent pendant près de 10 minutes, ce qui est très difficile… Ces répétitions étaient vitales pour Prince, c’était presque une question de vie ou de mort et il emmenait tout le groupe avec lui. C’était les Jeux Olympiques tous les jours de la semaine…

Trente-sept ans plus tard, que retenez-vous de cette tournée ?

C’était si excitant d’être là avec The Time et Vanity 6. Prince avait crée tous les personnages de sa pièce, et nous la jouions chaque soir sur scène. Bien sûr, les tournées peuvent être difficiles parfois. Prince était le patron, et tout le ponde venait lui faire part de ses problèmes. Le vrai problème a eu lieu quand Jimmy Jam et Terry Lewis de The Time ont été coincés à Atlanta dans une tempête de neige et n’avaient pas pu rejoindre la tournée, car ils produisaient en secret l’album de The SOS Band. Ça a été le drame, ça s’est mal terminé, la situation était très confuse, mais ça n’enlève en rien au grand souvenir que je garde du 1999 Tour.

Sur cette tournée, vous mélangez votre jeu organique aux sonorités électroniques de la LinnDrum. Comment vous êtes-vous adapté à ce style ?

En réalité, c’était très simple. La LinnDrum venait tout juste de sortir, et il y avait aussi les percussions synthétiques de Pearl, qu’on entend sur les tom-toms de « Little Red Corvette », les bruits de bombe sur « 1999 » et dans « Sexuality », qui a le son de batterie le plus cool de l’univers. Don Batts, notre ingénieur du son, avait construit une interface qui reliait la LinnDrum aux pads, et grâce à ça et d’autres câblages assez complexes, je pouvais véritablement « jouer » avec cette machine, comme Prince l’avait imaginé. L’inconvénient, c’était que toute cette technologie était nouvelle et parfois très fragile, ce qui nécessitait un temps fou de préparation avant chaque concert.

Que pensez-vous du jeu de batterie de Prince ?

Je l’ai beaucoup vu jouer de la batterie, et ce qu’il faisait en studio était très impressionnant. Comme il ne jouait pas tout le temps, il devait se reconcentrer chaque fois qu’il s’asseyait derrière le kit, mais ses parties étaient toujours parfaites. C’était aussi un batteur très mélodique, ce qui est plutôt rare. Chacune de ses notes avait de la valeur, et c’était la même chose pour ses programmations de beats : écoutez « When Doves Cry », il n’y a que des tom-toms avec du delay, mais leur musicalité est incroyable.

Quels sont les projets de Bobby Z. en 2020 ?

The Revolution vient d’annoncer un concert en Hollande et un autre à Hambourg pour l’été prochain. J’espère que nous allons revenir jouer à Paris car c’était une expérience incroyable pour nous tous. Les concerts que j’ai donné à Paris avec Prince, puis The Revolution, restent les plus grand moments de ma carrière. Et je sais que Paris tenait une place à part dans le cœur de Prince.

Propos recueillis par Christophe Geudin

Prince 1999 Super Deluxe (Rhino/Warner). Coffrets 5 CD + DVD, 10 LPs+DVD et versions digitales disponibles le 29 novembre.

1999-1-1024x1024


Retour en haut ↑