Prince Sott cover

“Sign of the Times” par l’ingénieure du son Susan Rogers

Témoin privilégiée des enregistrements mythiques de Prince, l’ingénieure du son Susan Rogers a participé à l’élaboration de Sign of the Times. Pour FunkU, elle se replonge dans le souvenir de l’élaboration d’un double chef-d’œuvre.

Funk★U : En réécoutant Sign of the Times, on se rend compte que l’album est extrêmement dépouillé, avec très peu d’orchestrations.
Susan Rogers : Sign of the Times était une période de transition pour Prince, qui était alors entre The Revolution et le groupe de Sheila E. Il n’était pas non plus en tournée à ce moment-là, et durant la période où nous avons travaillé ensemble, c’est le seul moment où il ne travaillait pas sur un film, ni sur la préparation d’une nouvelle tournée. Il avait donc beaucoup de temps pour enregistrer, et durant cette période de transition entre The Revolution et Sheila E., il devait enregistrer un album qui pourrait convenir à un nouveau type de groupe. Dans The Revolution, il y avait Wendy et Lisa, qui avaient suivi une formation classique et jazz, et qui avaient apporté un grand sens de l’harmonie dans sa musique. Le groupe de Sheila E. venait d’Oakland, dans la baie de San Francisco, et ils étaient nettement plus portés sur le funk. Durant l’enregistrement de Sign of the Times, Prince était conscient du type de chansons qui seraient le plus adaptées au style de Sheila E. et sur lesquelles elle pourrait l’accompagner, contrairement à celles qui convenaient mieux au style de The Revolution. Par conséquents, il enregistrait de nombreux titres funky et souvent minimalistes, à l’image de ceux qui allaient figurer dans The Black Album, mais en même temps, il enregistrait des chansons qui étaient purement du Prince, comme ” Sign of the Times “, la chanson-titre de l’album, ou encore ” Forever in My Life ” ou ” Hot Thing “, tous ces titres qu’il enregistrait seul dans son home-studio. Il avait également écrit de nombreux titres de Purple Rain de cette manière…
De plus, la construction de Paisley Park n’était pas encore terminée à ce moment précis, mais nous avions le meilleur home-studio possible depuis 1986. Il n’était pas très grand, il se trouvait dans sa maison, mais c’était presque un studio professionnel. Nous avions plus de matériel, et plus de temps pour travailler ses morceaux. Il était aussi extrêmement prolifique durant cette période, il écrivait tous les jours.

L’album est très dépouillé, mais le travail sur les voix est exceptionnel.
Oui, tout à fait. Prenez une chanson comme ” It ” et mettez-vous à sa place et imaginez-vous face du micro lors de sa prise vocale… Il avait toujours eu cette capacité, mais si on réécoute ses premiers albums, on se rend compte qu’il était encore en train de développer son falsetto. Il avait déjà cette tessiture, mais pas encore cette puissance, qui est venue au bout de quelques années d’expérience et de tournées. Pour ” If I Was Your Girlfriend “, il faisait ce que faisaient de nombreux producteurs à l’époque de l’enregistrement analogique en utilisant la technique de vari-speed. Il pouvait ralentir ou accélérer la vitesse de la bande pour changer le timbre de sa voix. Il avait découvert cette technique avant que je vienne travailler avec lui, en 1983. Il avait déjà utilisé ce procédé avec sa guitare sur ” Erotic City “, et nous nous en sommes aussi servis pour des parties de basse, ce qui marchait très bien, et sur la piste de batterie de ” U Got the Look “, qui était un titre très lent dans sa version originale. Il n’était pas satisfait de cette version, nous avons donc accéléré la bande et c’est la piste de batterie qu’on entend dans l’album. C’est pour cette raison que cette partie de batterie est très agressive et brillante.

Sign of the Times comprend aussi quelques-uns des plus grands titres soul de Prince, à l’image d’” Adore “…
Prince adorait les harmonies gospel et Il en parlait beaucoup en studio. Il aimait beaucoup les accords de 7ème et de 9ème. Il connaissait ses harmonies soul et R&B par cœur, et on l’entend très bien dans l’album Piano and a Microphone 1983. A travers ses doigts, on comprend qu’il connaît le jazz, le blues, mais aussi qu’il revient toujours à la pop, car Prince était un musicien pop qui possédait un bagage largement supérieur. Au moment de l’enregistrement de Sign of the Times, il écoutait beaucoup Hounds of Love de Kate Bush. Il aimait beaucoup True Blue de Madonna car Bernie Worrell jouait des claviers dessus. Pour son anniversaire, je lui avais offert une large sélection d’albums de Ray Charles car j’avais remarqué qu’il n’y faisait pas beaucoup référence.

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Susan Rogers

Sign of the Times est aussi réputé pour ses incidents techniques lors de l’enregistrement.
Prince ne se souciait pas tellement de la perfection sonique. Notre rival, c’était Michael Jackson. Il était en Californie et il travaillait avec les meilleurs musiciens de séances de Los Angeles, il avait le meilleur ingénieur du son, Bruce Swedien, le meilleur producteur, Quincy Jones et le meilleur studio à Westlake Audio. Les albums de Prince étaient enregistrés dans le home-studio de sa propre maison et c’est la seule personne qui était à ses côtés, c’était moi. Prince ne s’intéressait pas beaucoup à la haute-fidélité, et il aimait ce côté cru, rough, à l’inverse des productions plus lisses de ses concurrents.

Dans le monde de Prince, un ingénieur du son devait travailler aussi vite que possible, rien ne comptait plus pour lui. Du coup, vous n’aviez pas vraiment le temps de vous lancer dans des expériences, il fallait préparer tous les réglages pour qu’il n’ait plus qu’à saisir ses instruments pour enregistrer sa chanson. Quand quelque chose ne fonctionnait pas, ce qui se passait souvent avec le matériel électronique, il était tellement obsédé par l’idée de continuer à créer qu’on ne pouvait pas l’arrêter. Il était vraiment contrarié à chaque fois qu’on interrompait son processus créatif. Il valait donc mieux lâcher prise et continuer en s’adaptant. C’est ce qui s’est passé sur ” The Ballad of Dorothy Parker ” par exemple : nous avions une nouvelle console, mais certains éléments de cette console n’étaient pas encore branchés, ce qui avait donné un aspect étouffé au son de la chanson. Mais Prince a aimé cet aspect, et nous n’avons pas retouché au titre. Dans ” Forever in My Life “, les chœurs ont été décalés involontairement lors du mixage, mais une fois encore, Prince a décidé de les conserver tels quels. Dans ” If I Was Your Girlfriend “, une piste de voix est légèrement saturée, et je grince des dents chaque fois que je la réécoute (rires). Je n’aime pas non plus le son de batterie de ” U Got the Look “, mais j’ai dû vivre avec.

Que pensez-vous de la nouvelle version remasterisée de l’album ?
Je n’ai pas réécouté l’ensemble de l’album, et je vais vous dire pourquoi : ces interviews me ramènent plus de trente ans en arrière et je dois me souvenir de la personne que j’étais à l’époque pour pouvoir m’exprimer sur cette période. C’est très difficile. J’entrais dans la trentaine, et je suis dans la soixantaine aujourd’hui. J’étais une débutante, et je suis maintenant une experte, j’enseigne à l’université et j’ai un doctorat. C’est très dur de réécouter tous ces titres aujourd’hui car ça m’éloigne beaucoup de qui je suis aujourd’hui… Dans les années 1980, on masterisait les albums pour le vinyle et il fallait contrôler les fréquences basses avec beaucoup de soin, car on risquait de faire sauter le diamant lorsqu’il passait sur le sillon. Bien sûr, il fallait faire aussi attention aux fréquences aigües et ce n’est plus le cas pour le streaming, où les aigus peuvent être plus aigus et les graves plus graves. De plus, je fais partie d’une génération qui a toujours été habituée au son du vinyle, et certains pourront se plaindre de déceler des différences entre ce nouveau mix et le mix d’origine. Mais se plaignent-ils car l’album ne sonne plus pareil, ou bien tout simplement car ils n’aiment pas le son. Chaque auditeur est différent, et chacun se fera sa propre opinion.

Vous souvenez-vous du cheminement des divers projets d’albums (The Dream Factory, Crystal Ball, Camille…) qui ont abouti à la création de Sign of the Times ?
Il faudrait être dans la tête de Prince pour pouvoir en parler. La plupart des artistes partent en tournée, puis rentrent chez eux pour écrire leur prochain album. Ils s’enferment pour écrire de nouvelles chansons, font appel à des musiciens pour faire des démos, puis à un producteur pour enregistrer l’album en studio. Ensuite, ils répètent les nouveaux titres avec un groupe puis repartent en tournée et ainsi de suite… Prince enregistrait tout le temps car il écrivait en permanence, ce qui signifiait que les projets d’albums pouvaient facilement se construire, ou bien s’écrouler très rapidement. Entre le départ de The Revolution et l’arrivée du groupe de Sheila E., son son avait évolué. Nous avions démarré The Dream Factory lorsque The Revolution était encore présent à ses côtés. Nous avions enregistré et mixé une série de titres, puis établi une séquence en vue d’un album. Prince aimait réécouter l’ensemble avant de prendre une décision. The Dream Factory était terminé, mais Il était clair que The Revolution n’allait pas durer, ce qui a précipité la fin de ce projet. Crystal Ball est arrivé ensuite, et Susannah Melvoin était une grande inspiration pour cet album. Après la séparation de The Revolution, Susannah était déchirée entre l’envie de retourner vivre à Los Angeles pour rejoindre sa sœur jumelle Wendy, ou rester à Minneapolis avec Prince. C’est ce qui a inspiré des chansons comme ” Big Tall Wall “, ” Crystal Ball “, ” Crucial “, ” Train ” ou encore ” Witness 4 the Prosecution “, autant de chansons décrivant les tensions dans leur relation. L’album Crystal Ball a finalement été refusé par Warner Brothers, qui ne voulait pas sortir de triple-album, puis Susannah est partie. Au final, ce départ a défini les chansons qui allaient terminer sur Sign of the Times.

Certains de vos titres préférés de Prince figurent dans les 3CDs de cette réédition Super Deluxe.
Absolument ! J’adore ” Witness 4 the Prosecution ” et ” Train ” qui est si funky. J’aurais aimé qu’il enregistre plus de titres de ce genre… J’aime aussi ” Crucial “, ” Big Tall Wall “, ” Crystal Ball “, qui est vraiment à part, et ” In A Large Room With No Light “. Je me souviens très clairement d’une version studio de cette chanson que nous avions enregistrée et mixée à Sunset Sound, et je ne comprends pas qu’elle ne figure pas dans ce coffret. C’est dommage, car c’est un grand titre. La version retenue est celle d’une répétition avec le groupe, car nous avions l’habitude d’enregistrer ces répétitions. De cette manière, il pouvait choisir sa version préférée. Ca ne voulait pas dire qu’il préférait ces versions en répétitions aux versions enregistrées en studio, mais qu’il essayait toutes les combinaisons possibles. Ces versions studio étaient comme un portrait peint, tandis que les versions en répétitions s’apparentaient plus à de grandes fresques murales. ” Strange Relationship ” en est un bon exemple. Nous l’avons enregistrée un nombre incalculable de fois, en studio, live, en répétitions jusqu’à ce qu’il en soit satisfait.

La version alternative de ” Power Fantastic (Live in Studio) ” est un autre grand moment de ce coffret.
” Power Fantastic ” est une chanson écrite par Lisa Coleman que j’avais enregistrée à Londres, aux studios Advision, avec Wendy & Lisa pendant que Prince tournait Under the Cherry Moon dans le Sud de la France. Il nous avait envoyé à Londres pour enregistrer quelques titres, dont ” Mountains “. Lisa a fait ensuite écouter ce morceau à Prince, qui a écrit les paroles et l’a finalement enregistré dans son home-studio, qui venait d’être tout juste terminé. Je n’oublierai jamais cet enregistrement : Wendy à la guitare et Lisa au piano étaient à l’étage. Bobby Z. et Brownmark étaient dans la cabine située à l’étage du dessous, respectivement à la batterie et à la basse, et Eric Leeds et Matt Blistan étaient aussi présents dans la pièce. Il n’y avait plus de place, ni de cabine libre pour Prince, qui était obligé de chanter sa partie vocale dans la salle de contrôle où se trouvait la console, et moi derrière. Le problème, c’est qu’il n’y avait pas assez de casques disponibles car le studio venait tout juste d’être terminé, et il n’était pas conçu pour accueillir tout un groupe. Il était assez petit, et il n’y avait pas assez de casques pour tout le monde. J’ai dû laisser le dernier casque à Prince, et je ne pouvais donc pas écouter la musique pendant l’enregistrement. Nous étions juste tous les deux derrière la console, et rappelez-vous qu’il exigeait toujours que les ingénieurs du son quittent le studio lorsqu’il enregistrait ses prises de voix. Mais ce jour-là, il n’avait pas le choix. Il m’a demandé d’installer le micro dans le coin le plus reculé de la salle, et pendant la prise, le seul son que j’ai entendu était celui de sa voix, à quelques centimètres de moi. C’était un moment incroyable, magnifique et extraordinaire.

Parlez-nous de la version originale ” perdue ” de ” Wally “.
Au moment de l’enregistrement de Sign of the Times, Prince allait se marier avec Susannah Melvoin, la sœur jumelle de Wendy, mais ils ont fini par se séparer et c’était un moment très dur à vivre pour lui. Elle est partie vivre en Californie, et il était vraiment très triste durant cette période. J’ai pensé qu’il allait se mettre à écrire une chanson inspirée par cette rupture, une chanson où il raconterait ouvertement sa peine, mais il écrivait surtout des titres festifs comme ” Housequake ” ou ” Play in the Sunshine ” à ce moment-là… Un matin, il m’a appelé pour me demander de venir au studio. Sur place, il m’a demandé de sonoriser le piano et d’installer les micros pour la batterie. Il est ensuite passé d’instrument en instrument pour interpréter la version originale de ” Wally “. C’était tellement beau, et si extraordinaire. Sur le moment, ça m’a fait penser à Stevie Wonder. C’était une magnifique chanson de rupture qui faisait ressortir tout le chagrin qui était en lui. Il jouait sur le mot ” Melody “, qui sonnait comme ” Malady “, et le refrain faisait ” Oh malady doll, oh my malady. “ Pour moi, c’était la chose la plus belle, la plus vraie et la plus profonde qu’il avait jamais enregistrée. Dès la fin de l’enregistrement, il m’a demandé de faire un mix rapide pour en faire une cassette, puis il m’a dit : ” ouvre les 24 pistes et efface-les. “ On se trouvait des deux côtés du lecteur de bandes et je l’ai imploré de ne pas le faire. Je lui ai dit : ” On n’a pas dormi de la nuit, peut-être que tu devrais te reposer et la réécouter demain matin quand tu auras les idées plus claires. Ne fais pas ça, s’il te plaît. “ Il m’a répondu : ” Si tu ne veux pas le faire, c’est moi qui le ferai “ et il a saisi la télécommande et il a effacé toutes les pistes… Quelques jours plus tard, il l’a réenregistrée, mais l’intention de la chanson était complètement différente. C’était la même chanson, mais avec une attitude différente, et c’est la version qui se trouve sur ce coffret. En ce qui me concerne, je n’ai jamais réentendu la version originale, mais Prince avait gardé cette cassette, mais je ne sais pas ce qu’il en fait. Il l’a peut-être jetée, ou donnée à quelqu’un, ou même perdue…

On trouve aussi trois titres composés pour Bonnie Raitt dans cette sélection, ” I Need a Man “, ” Promise to Be True “, ” Jealous Girl (Version 2) ” et ” There’s Something I Like About Being Your Fool “. Quelle est l’origine de ces chansons ?
Quand j’ai rejoint Prince en 1983, ces chansons étaient destinées à Vanity 6. En 1985, Prince est parti faire des repérages dans le Sud de la France pour Under the Cherry Moon. Je suis restée avec Bonnie Raitt, et Prince m’avait donné une liste de chansons du Vault sur lesquelles elle devait chanter et jouer de la guitare. Nous avons enregistré des maquettes, et c’était un moment très agréable car Bonnie est une personne passionnante. Quand Prince est revenu, il a écouté les chansons que nous avions enregistrées, puis il a eu une longue conversation avec Bonnie. Il lui a dit : ” je peux te donner ces chansons, mais je n’aurai pas le temps de travailler dessus car j’ai beaucoup d’autres projets en ce moment. “ C’est la raison pour laquelle ces chansons ont été abandonnées.

Une des grandes découvertes de ce coffret est la version alternative de ” Forever in My Life “. Existe-t-il d’autres versions alternatives de titres de Sign of the Times dans le Vault ?
Oui, et je pense encore à ” U Got the Look “, mais nous avons enregistré la version qui figure sur l’album par-dessus la version originale qui était beaucoup plus lente et dont nous avions accéléré la partie de batterie. Peut-être qu’un mix existe quelque part… Au départ, c’était presque une ballade, mais Prince n’en était pas satisfait, alors qu’il aimait beaucoup la version finale. Je pense que les fans seront très contents de découvrir la version originale d’” I Could Never Take the Place of Your Man “. On l’a ressortie du Vault, nous l’avons un peu modernisée et je suis très heureuse qu’elle fasse partie de ce coffret. Les parties de guitare sont incroyables… Au-delà de ces considérations, j’espère que le public comprendra à l’écoute de ces titres à quel point Prince était créatif. En l’espace d’un an, il pouvait produire autant de chansons qu’un autre artiste en dix ans.

Pensez-vous que Prince était au sommet de sa carrière durant cette période ?
C’est difficile de répondre, car il faut prendre en compte toute sa carrière. Purple Rain définit le sommet de sa première période créative. Controversy et 1999 guident Prince vers la consécration de Purple Rain, puis Around the World in a Day et Parade conduisent vers un autre sommet qui est Sign of the Times. Mais pour moi, Dirty Mind reste un autre sommet incontournable. Cet album représente une révolution artistique pour Prince. C’était un pari très risqué. Ce n’est peut-être pas le meilleur album de sa carrière, mais pour moi, tout son génie y est déjà présent. C’est un modèle de construction de carrière pour un artiste, le genre d’audace qui peut faire de vous un artiste à part entière et j’espère que les futurs historiens de la musique souligneront l’importance de Dirty Mind dans la carrière de Prince.

Propos recueillis par Christophe Geudin

Prince Sign of the Times Super Deluxe (Warner Records). Sortie le 25 septembre en éditions Super Deluxe (8CD+DVD / 13LP+DVD), Deluxe (3CD / 4LP 180-grammes) album remasterisé (2CD / 2LP 180-grammes couleur pêche) et versions digitales.


Lianne une 2020

Lianne La Havas : “La scène m’a remotivée”

Lianne La Havas est de retour après cinq ans d’absence. Quelques jours après la sortie de son troisième album auto-titré, la singer-songwriter donne de ses nouvelles à Funk★U depuis son domicile londonien.

★★★★★★

Funk★U : En 2016, lors de votre dernier concert parisien, vous aviez annoncé que de nouvelles chansons étaient prêtes pour un prochain album. Que s’est-il passé au cours de ces dernières années ?

Lianne La Havas : En effet, plusieurs titres de ce nouvel album avaient déjà été écrits au cours de cette période, dont « Paper Thin ». J’avais aussi enregistré quelques instrumentaux à cette époque, mais les paroles ont réellement été écrites il y a deux ans environ car j’ai été victime d’une panne d’inspiration pendant plusieurs mois. J’avais des idées en tête, mais, une fois en studio, je n’arrivai pas à terminer un morceau, comme si j’étais victime d’un blocage. Heureusement, le fait de remonter sur scène l’an dernier m’a considérablement remotivée, entre autres choses. J’ai pu entendre à nouveau des mélodies, retrouver l’inspiration, et c’est de cette manière que j’ai pu terminer cet album.

Ces chansons forment un tout en racontant un cycle amoureux. Peut-on parler de concept-album ?

Je pense que oui, car dès le départ, j’avais une idée précise en tête : je savais que je voulais intituler cet album Lianne La Havas et qu’il devait comporter dix titres. Je voulais raconter une histoire avec un début, un milieu et une fin. Ces chansons sont très personnelles, et la musique traduit les divers sentiments que j’ai pu éprouver au cours de ces dernières années. « Bittersweet » introduit cette histoire, comme une sorte de bande-annonce, puis cette histoire débute avec « Read My Mind », qui raconte une rencontre amoureuse. « Weird Fishes » en est ensuite le milieu, puis « Sour Flower » la fin, comme une libération…

La production de cet album, où votre groupe est très présent, marque une évolution dans votre musique. Cette nouvelle direction est-elle délibérée ?

Oui, totalement. C’était un souhait. Pour la première fois, mon groupe a été très impliqué dans le processus créatif. Du coup, le résultat sonne plus live que d’habitude. Sur mes deux précédents albums, j’avais également fait appel à de nombreux intervenants extérieurs, alors que celui a été principalement réalisé avec deux co-producteurs (Beni Giles et Mura Masa, ndr.).

Contrairement à vos précédents enregistrements, la guitare semble moins au centre de la production.

Je ne suis pas tout à fait d’accord : ces nouvelles chansons sont principalement basées sur mon jeu de guitare et ma voix. Et encore plus que je ne l’aurais souhaité sur mes deux précédents albums, à mon avis…

Lianne La Havas comporte une reprise, « Weird Fishes » de Radiohead. Pourquoi avoir choisi ce titre en particulier ?

Radiohead est un de mes groupes préférés et j’adore cette chanson de leur album In Rainbows, un disque superbe et très mélodique. La suite d’accords de « Weird Fishes » est aussi très belle. Avec mon ancien groupe de scène, nous avions l’habitude de la reprendre de manière très libre, juste pour le fun, et c’était aussi particulièrement excitant de travailler sur une chanson que je n’avais pas écrite. J’ai décidé de l’enregistrer avec mon nouveau groupe, en respectant plus l’intention originale et j’adore le nouvel arrangement que nous avons créé.

Quels sont vos projets pour les prochains mois ?

Pour commencer, je vais prendre des vacances dans le Sud de la France, où je fêterais mon anniversaire au mois d’août. Ce séjour sera aussi l’occasion de retrouver mes amis et ma famille après ces longs mois de confinement. Ensuite, je vais recommencer à écrire et à composer, tout en espérant pouvoir bientôt remonter sur scène. Mes fans français me manquent, j’espère aussi en accueillir de nouveaux qui découvriront ma musique grâce à ce nouvel album… J’ai presque envie de m’excuser d’avoir passé autant de temps entre celui-ci et le précédent, mais cette fois, je suis vraiment de retour.

Propos recueillis par Christophe Geudin

Lianne La Havas Lianne La Havas (Warner Records). Disponible.


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Manu Dibango « La soul et le funk étaient une révolution »

Paru en décembre 2016, le coffret Merci Thank You ! permettait de (re)découvrir l’impressionnante discographie du légendaire saxophoniste entre jazz, funk, reggae et afrobeat. Dans cette interview exclusive, Manu Dibango, victime du coronavirus le 24 mars 2020 à l’âge de 86 ans, dévoilait à Funk★U ses influences soul-funk, son amour de la blaxploitation et son retour à l’Apollo Theater. Bien entendu, nous avions aussi (un peu) parlé de « Soul Makossa »…

★★★★★★★★★

 

Funk★U : On vous a récemment aperçu aux côtés des Nubians et Ben L’Oncle Soul sur la mythique scène de l’Apollo. Cela faisait 43 ans qu’on ne vous y avait pas vu…

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Manu Dibango à l’Apollo (2015)

Manu Dibango : C’était une série d’émotions qui arrivent en rafale.  Quand tu remontes la 125ème rue, ça te rappelle forcément les années 1970, la blaxploitation, Shaft… Ça m’a aussi rappelé mon concert avec les Temptations et Edwin Starr et je me suis rendu compte que je n’avais plus jamais revécu des moments comme ceux-là. Tu reviens avec une nouvelle génération de musiciens et tu vois ton nom, plus de quarante ans après, sur la devanture de l’Apollo… C’était une formidable expérience, j’ai joué avec des jeunes que j’ai connus bébé. Une des Nubians avait quatre ans quand j’ai fait l’Olympia en 1977. A la fin du concert, elle était venue me remettre un bouquet sur scène. On ne s’était jamais retrouvés sur scène avec les Nubians, et pour la première fois, on se revoit à Harlem ! En 1972, il n’y avait pas encore d’immigration africaine aux États-Unis. 43 ans après, il y a un public africain à l’Apollo. Quand je jouais des morceaux à consonance africaine,  tous les africains se levaient, tandis que les afro-américains regardaient seulement, mais quand je jouais mes trucs plus funky – à consonance « américaine »- c’était le contraire ! (rires).

Vous dites : « je ne suis pas un jazzman, mais un amateur de jazz ».

Je fais du jazz parce que j’aime ça, mais je suis un touche-à-tout avant tout. Je n’aime pas me cantonner dans un style. Pour moi, la musique c’est du partage, c’est la circulation des genres. Si vous écoutez le coffret Merci Thank You !, vous verrez que j’ai essayé de ne pas me limiter et que pendant mes soixante années d’activité dans la musique, j’ai exploré presque tous les styles.

Vous avez travaillé avec Dick Rivers et surtout Nino Ferrer. À l’époque, Eddie Barclay lui ouvre un crédit illimité, et « il voulait absolument un noir »  dans son groupe. Pensez-vous que la France tenait là son premier soulman ?

J’ai fait du rock avec Dick. C’était vraiment l’Elvis français. Nino Ferrer était un soulman naturel, un vrai leader comme on les aime : il ne se reposait pas sur l’orchestre, il ne dormait pas derrière l’orchestre, il était l’orchestre !  Vous avez des mecs qui s’adossent sur le groupe, lui c’était un chanteur terrible, il avait du feeling, de la soul et en plus il était musicien. Il savait ce qu’il voulait harmoniquement et rythmiquement pour chaque instrument.  Nous devions faire le maximum : accompagnateur, c’est un métier formidable, tu fais tout pour mettre le leader au centre du show. Quand on s’est rencontrés, il ne savait pas que j’étais saxophoniste, il avait juste besoin d’un organiste. J’étais stressé au début, mais au final, j’ai tenu le truc. Un soir, il m’a vu dans un club jouer du sax et il me dit « Manu !  T’es saxophoniste ? Tu ne me l’avais pas dit ! ». Je lui ai répondu  « Tu ne m’as pas demandé ! » (Rires !)

À l’époque, vous étiez l’un des rares musiciens noirs dans le circuit français avec John William et Henri Salvador.

C’est vrai, à l’époque il n’y avait pas de personnalités noire dans la musique en France. Il y avait des américains de passage, mais des Francophones, non !

Quelles sont vos influences soul et funk ?

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Manu Dibango en 1967

Il y en a beaucoup vous savez ! On peut remonter jusqu’à Armstrong (rires !). J’adore Ray Charles, mais j’avoue que celui qui m’a le plus impressionné, c’est James Brown. Jimmy Smith avait le groove, Booker T. était un sacré organiste aussi. Otis Redding m’a énormément apporté également. La soul et le funk étaient une sacrée révolution tant dans la composition que dans l’écriture. La plupart des trucs que les jeunes écoutent aujourd’hui  viennent de là et ils n’en ont même pas conscience.

Les Beatles aussi avaient de la soul en eux, écoutez « She Came In Through The Bathroom Window » ! Les années 1960-1970 ont été une période où il y avait beaucoup de créativité partout. Aujourd’hui, on a un savoir-faire, mais on est moins créatifs. Les machines ont pris le pouvoir. La boite à rythmes est omniprésente, il y a même des techniciens qui ne savent plus enregistrer une batterie ou comment placer les micros… L’époque a changé : on travaille plus le son que la musique.

Maurice White a disparu il y a peu. Un commentaire ?

J’adore Earth Wind & Fire et tout ce que ces gars ont pu apporter à la musique contemporaine. C’était le compromis entre le son Stax et le son Motown. C’était une nouvelle tendance que Kool & The Gang a su aussi capter. Je les avais rencontrés en 1974. Sur scène c’était un vrai show, je n’imagine même pas le boulot des ingés-son derrière !

Justement, Funk★U a eu la chance d’interviewer Maurice White en 2007. Il nous racontait qu’il y avait jusqu’à 28 micros sur scène.

C’est dingue ! Les ingés-son étaient vraiment partie intégrante du groupe. Sur la route, j’emmène toujours le même ingénieur depuis plus de trente ans.

Abordons votre discographie : en 1972, vous avez enregistré un titre pour la coupe d’Afrique des Nations.

Oui, je compose « Soul Makossa », une face-B qui ne connaît pas de gros succès en Afrique et qui ne devait même pas exister. Dans les quartiers en Afrique, les gamins en riaient. En revanche, le titre a explosé aux États-Unis en 1973. C’était un morceau rassembleur qui a parlé à un public particulier dans un contexte particulier, un contexte où les afro-américains avaient les yeux rivés vers l’Afrique, ils l’idéalisaient comme une terre promise. D’ailleurs, après « Soul Makossa », il n’y a plus eu de tube africain mondial comme celui-ci. Je crois que quand tu vas en studio, tu n’y vas pas pour faire un tube. Je pense que le tube te rencontre malgré toi.

Une dizaine d’année plus tard, vous découvrez avec étonnement que ce titre avait été échantillonné sur « Wanna Be Startin’ Somethin’ » de Michael Jackson dans Thriller, l’album le plus vendu de tous les temps.

Il n’avait pas samplé ! C’est une écriture, un arrangement, c’était une adaptation sans rien me demander. Les avocats ont fait leur travail par la suite (rires !). Rihanna ne m’avait pas non plus demandé mon autorisation pour utiliser « Soul Makossa » (dans « Don’t Stop the Music », 2007 ndr.)…

Vous avez aussi composé des bandes-originales de films, notamment celle de Kusini dans une veine très blaxploitation.

J’ai adoré composer cette B.O en 1975. Je l’ai enregistré cela à New-York, où j’habitais à l’époque. J’avais fait un casting de musiciens et j’avais retenu notamment Tony Williams, le batteur de Miles Davis. Le résultat était vraiment cool, ça swinguait à mort !


Cerrone a récemment sorti un single, « Funk Makossa ». Comment cette collaboration s’est-elle organisée ?

Il a samplé « Soul Makossa », mais en me demandant avant ! (rires). Il a parfumé un peu le tout, mais la majeure partie du morceau c’est « Soul Makossa ». Ca me rassure ! Quarante ans après, on continue à penser à « Soul Makossa », c’est vraiment un morceau qui a traversé les époques.

Propos recueillis par Jim Zelechowski, photo d’ouverture : Bojan Slavkovic.


Mayte une

Mayte Garcia : en studio et sur scène avec Prince

Danseuse, chorégraphe, philanthrope et membre du NPG entre 1992 et 1996, Mayte Garcia a été la compagne et épouse de Prince. Pour FunkU, elle se souvient de ses années wild.

★★★★★★

Funk★U : Ces dernières années, vous avez renoué avec la France.
Mayte Garcia : Oui, j’organise des cours de danse orientale et des rencontres aux États-Unis et en Europe. J’étais au Maroc dernièrement, et je viens souvent en France. Je suis beaucoup venue dans votre pays avec Prince, mais les conditions étaient parfois chaotiques, et nous n’avions jamais le temps de visiter des endroits comme celui-ci - l’entretien a lieu dans les jardins du Château de Versailles, ndr. Vous imaginez Prince ici, en train de se balader dans les allées (rires) ?

Au cours des années 1990, vous avez été la témoin privilégiée des méthodes de travail de Prince. Certains collaborateurs racontent que voir enregistrer Prince en studio pouvait être plus spectaculaire que ses performances sur scène. Qu’en pensez-vous ?
Je suis tout à fait d’accord avec ça. J’ai passé un nombre incalculable d’heures à le voir créer et travailler, à chercher des sons, enregistrer ses parties vocales puis les doubler ensuite. Il passait des heures à enregistrer ses voix. Il reprenait ses parties lead des dizaines de fois. L’entendre chanter seul dans le studio était merveilleux. J’aurais voulu avoir un iPhone à l’époque pour conserver tous ces moments… Je me sens désolée pour ceux qui ne l’ont jamais vu sur scène, de la même manière que je le suis pour ceux qui n’ont pas eu la chance de le voir enregistrer en studio. C’était toujours magique, et son éthique de travail était très rigoureuse. Il savait toujours ce qu’il voulait, et quand j’ai enregistré mon album Children of the Sun avec lui, ses intentions étaient très précises. Il ne me parlait pas beaucoup entre les prises, il était toujours très directif et se contentait de m’indiquer la bonne direction à suivre.

Quelles séances d’enregistrement vous ont le plus marquée ?
Sans doute celles de Chaos and Disorder car elles ne ressemblaient pas aux autres. Prince était vraiment furieux contre sa maison de disques (Warner, ndr) et il devait terminer son contrat avec cette commande d’album. Il n’arrêtait pas de ruminer des choses comme : (prenant un air maussade) « je dois faire ce truc, mais je n’en ai pas du tout envie. » Un jour, nous étions à Miami avec Sonny T. et Michael B. pour terminer l’album, et ça l’ennuyait profondément. Il réécoutait les playbacks et il disait : « je ne veux pas bosser sur ces titres », mais il s’y est mis avec toute sa hargne, toute sa colère et ça s’entend. J’aime beaucoup cet album.

Pour un grand nombre de fans, l’année 1995 définit le sommet live de cette incarnation du NPG. Êtes-vous d’accord ?
C’était wild. Il y avait beaucoup d’intensité, d’électricité. Je pense que vous êtes toujours un meilleur performer quand vos émotions sont à vif. À ce moment-là, Prince n’était pas satisfait de son contrat avec sa maison de disques. Il se plaignait souvent en expliquant qu’à l’époque, James Brown sortait un album par mois et il se demandait pourquoi lui n’avait pas le droit de le faire. Malheureusement, ce n’était plus la même époque et il avait du mal à l’accepter. Il y avait beaucoup de frustration chez lui, et cette frustration était très perceptible en 1995. Il avait aussi à ses côtés un des meilleurs groupes de sa carrière avec Sonny Thompson, Michael Bland, Morris Hayes et Tommy Barbarella. Et je ne dis pas ça parce que j’en faisais aussi partie (rires).

Cette année-là, le NPG publie également l’album Exodus.
Oui, un grand album. Prince était très excité par ce projet. Il me disait : « Mayte, je vais sortir cet album sur un label indépendant et je vais porter un masque sur la pochette pour que personne ne me reconnaisse. » Je lui répondais : « OK, tout de que tu voudras (rires) ! » On trouve encore l’album ici ?

Non, il est épuisé depuis des années.
Vraiment ? Je me souviens que Prince avait fait un deal avec le label Edel, qui a publié Exodus et mon album en Europe, mais pas aux États-Unis. Le plus amusant, c’est qu’ils en avaient profité pour rééditer mon premier single, dont j’ai toujours eu un peu honte. Un jour, Morris Hayes est venu me voir en me disant que mon CD était sorti. Je n’étais pas au courant et j’étais mortifiée (rires).

Vous avez donné plusieurs concerts à Paris avec Prince et le NPG, dont un au Bataclan, en mai 1994, où vous avez fini le concert seins nus.
Quel souvenir ! J’avais pris l’habitude de faire du stage-diving lors des concerts. En général, on me remontait toujours rapidement sur scène. Ce soir-là, je suis resté un peu plus longtemps que d’habitude dans la fosse, et quelqu’un s’est agrippé au dos de mon haut et les bretelles de mon soutien-gorge ont craqué. À ce moment-là, je n’avais plus du tout envie de remonter sur scène, mais quelqu’un m’a hissé et je me suis retrouvée face au public avec mon haut complètement déchiré. Je me suis alors dit : « après tout, nous sommes en France, come on ! ». J’ai décidé de ne pas aller me cacher backstage et de faire comme font les françaises à la plage (rires). Prince me criait : « don’t do it, don’t do it ! », mais j’ai fini par arracher mon haut et danser topless. Un grand moment !

En tant que danseuse, aviez-vous l’occasion d’improviser sur scène ?
En général, les premiers soirs d’une tournée, les six ou sept premières chansons des concerts étaient chorégraphiées, car Prince voulait impressionner les journalistes dans la salle. En revanche, dès le deuxième soir, la setlist pouvait changer et il fallait s’adapter. Par exemple, il pouvait jouer « Peach » alors que j’étais encore en tenue de danseuse du ventre (rires). J’allais me changer en vitesse et en revenant sur scène, il me faisait ce grand sourire qui voulait dire : « Je t’ai bien eue. » Il y avait aussi beaucoup de jams lors des concerts avec le NPG, et c’était aussi mon rôle d’improviser. Par contre, je me souviens d’un soir où j’ai malencontreusement marché sur ses pédales d’effet en plein milieu d’un solo de guitare. Il l’a bien pris, heureusement (rires).

Quels sont vos projets ?
En 2010, j’ai fondé l’association Mayte Rescue, qui a pour but de venir en aide aux chiens abandonnés et dont je m’occupe toujours. Parallèlement à cela, j’ai crée le projet Love 4 One Another. C’est un projet qui évoluera sous diverses formes, mais l’idée première et de prolonger l’œuvre caritative de Prince, qui a passé beaucoup de temps à aider les autres au cours de sa carrière. Il pensait beaucoup à l’éducation musicale des enfants dans le besoin, en particulier.
je travaille également sur un livre pour enfants. Pour enfants, mais pas seulement : j’ai découvert ce genre par le biais de ma fille, et certains ouvrages sont remarquables et peuvent aussi bien s’adresser aux adultes. Enfin, je me suis aussi installée à Las Vegas l’an dernier. Là-bas, j’ai proposé l’idée d’un show autour de la musique de Prince avec quelques anciens membres du NPG. J’espère vous en dire plus bientôt.

https://mayte.com/ À lire : The Most Beautiful : Ma vie avec Prince (Talent éditions)

Propos recueillis par Christophe Geudin. Photo : Sabrina Mariez


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Prince, « Little Red Corvette » et les Stray Cats : l’aventure 1999 racontée par Dez Dickerson

Après le batteur Bobby Z. et l’archiviste Michael Howe, le guitariste Dez Dickerson se replonge dans l’aventure 1999 pour Funk★U.

★★★★★★

Funk★U : Il y a quelques jours, Bobby Z. nous expliquait que les premières parties des concerts des Rolling Stones marquaient le point de départ de l’aventure 1999. Pour vous, quand a démarré ce projet ?
Dez Dickerson : Sincèrement, je pense que cette aventure a démarré le jour où j’ai rejoint le groupe de Prince. Nous parlions beaucoup tous les deux, nous avions de très nombreuses longues conversations et il avait déjà cette vision. Il avait déjà en tête cette idée de crossover. En premier lieu, il savait quel type de public il voulait toucher et c’est aussi pour cette raison qu’il avait choisi de monter un groupe multiracial avec des garçons et des filles…

Quand avez-vous entendu parler pour la première fois de l’album 1999 ?
Pendant la tournée Controversy, nous jammions souvent lors des soundchecks et sans le savoir, nous mettions en place des idées et des structures qu’on allait retrouver plus tard dans l’album. 1999 était une progression naturelle à partir de Controversy. Prince était à la recherche d’un son précis, plus électronique, mais aussi plus pop et orienté new-wave, et c’est le groupe qui lui a d’abord permis de développer ces idées.

Vous êtes l’auteur du célèbre solo de guitare sur « Little Red Corvette », le plus grand hit de l’album 1999. Comment est né ce solo ?
Un soir, Prince m’a appelé. Il venait de terminer une chanson et il voulait que je vienne jouer un solo dessus. Je l’ai rejoint dans son studio de Kiowa Trail, il m’a demandé de m’assoir et m’a fait écouter « Little Red Corvette » pour la première fois. J’en suis immédiatement tombé amoureux. J’ai ensuite branché ma guitare et j’ai dû jouer quatre ou cinq solos différents d’affilée, puis on les a réécoutés avant de les découper pour n’en former qu’un seul. Du coup, le solo que vous entendez n’est pas joué d’une traite, c’est un assemblage de plusieurs phrases musicales que j’ai dû ensuite réapprendre de A à Z pour pouvoir le jouer sur scène.

Jouez-vous d’autres parties de guitare sur 1999 ?
Non, et je n’en joue pas non plus sur les albums que Prince a enregistré au cours de cette période. En revanche, je chante les chœurs sur la chanson « 1999 ». Tout le monde connaît la phrase d’introduction de la chanson « Don’t worry, I won’t hurt you… », mais lorsque cette voix robotique revient à la fin du morceau en répétant « 1999 », il s’agit en fait de la mienne. Pendant l’enregistrement des voix, Prince a eu l’idée de répéter le mot « 1999 » lors du final. Comme j’étais dans la cabine à ce moment-là, il m’a demandé de le faire et je me suis exécuté.

Dez + Prince

Prince et Dez Dickerson sur scène lors de la tournée 1999

Prince est aussi guitariste. Comment compareriez-vous vos styles ?
Prince était un incroyable guitariste rythmique et nous étions très complémentaires sur scène. En ce qui concerne les solos, nous partagions les mêmes inspirations, à peu de choses près. J’ai toujours été porté par le blues et Eric Clapton, à l’époque de Cream, reste une de mes plus grandes influences. Je me souviens avoir appris note pour note ses solos sur « Crossroads ». Je mettais le vinyle sur la platine et je relevais le diamant après chaque mesure (rires). Aujourd’hui encore, lorsque je prends une guitare, la première chose que je joue vient de « Crossroads ».

Le solo de « Little Red Corvette » est à la fois très rock et saturé, tout en restant mélodique.
Merci beaucoup, je suis très content que vous le souligniez. Sur scène, je jouais plutôt des solos agressifs, à la limite du heavy-metal…

On vous entend également jouer sur plusieurs titres bonus de 1999 Super Deluxe, dont « Can’t Stop This Feeling I’ve Got  » et « If It’ll Make U Happy ».
C’était une époque très créative pour Prince et ré-entendre ces morceaux après toutes ces années me replonge avec bonheur dans cette période. Une de mes chansons favorite reste « Can’t Stop This Feeling I’ve Got », que nous avons beaucoup jouée en répétitions et juste une fois sur scène il me semble. Mais ce que j’aime par-dessus tout dans cette réédition , c’est de pouvoir redécouvrir les extraordinaires versions live de « Automatic » et la chanson de 1999 « Let’s Pretend We’re Married », même si je ne jouais pas sur ce titre lors des concerts car il y avait déjà trois ou quatre claviers sur scène !

Parmi ces inédits studio, on trouve également beaucoup de titres d’inspiration rockabilly, comme « No Call U », la face-B « Horny Toad » ou « Delirious » sur l’album 1999. D’où vient cette influence ?
En 1981, nous avons fait une très courte tournée en Europe. Nous avons joué à Londres, et lors d’une soirée off, un ami sur place nous avait conseillé d’aller dans un club où jouaient les Stray Cats. On savait qu’ils étaient américains, mais on n’avait jamais écouté leur musique et on ne savait pas à quoi nous attendre. Les lumières se sont éteintes et ces types sont montés sur scène avec leurs costumes zébrés et leurs incroyables coupes de cheveux dans le style Pompadour. Ils n’avaient pas encore joué une seule note mais nous étions complètement abasourdis ! Cette soirée a beaucoup marqué Prince et quelques semaines après ce concert, on s’est mis à porter le même genre de fringues et à adopter les mêmes coupes de cheveux.

1999 coverQuelle a été votre première réaction en découvrant l’album 1999 ?
J’ai senti que cet album était la confirmation de tout ce que Prince désirait depuis le début, c’est-à-dire d’être unique et commercial à la fois. Il avait passé de beaucoup de temps à affiner et faire mûrir cette idée, et 1999 confirmait cette idée. C’est aussi à partir de ce moment-là que sa musique est devenue plus personnelle et identifiable. Dès qu’on entendait trente secondes d’une de ses chansons à la radio, on savait que c’était lui. Personnellement, j’ai senti que Prince avait passé un cap et qu’il était désormais impossible pour le grand public de l’ignorer.

Quels souvenirs gardez-vous de la tournée qui a suivi la sortie de l’album ?
Nous avions travaillé très dur pour établir notre « marque » et nous produire sur scène à plus grande échelle. C’était la plus grosse tournée de Prince depuis le début de sa carrière. Nous n’étions plus limités financièrement comparé aux tournées précédentes et c’était très agréable. Les salles étaient plus grandes. L’équipement, notre tour bus et nos gardes-robes aussi : je me suis rendu compte que les choses changeaient vraiment grâce à nos costumes de scène, car si Prince avait eu une idée après un concert, on pouvait trouver une nouvelle tenue suspendue à un cintre dans notre loge le lendemain (rires).

Dans le CD live du coffret 1999 Super Deluxe, on vous entend clairement vous partez les parties de guitare : vous jouez les solos et Prince tient la rythmique.  
Dès le départ, Prince a voulu souligner les personnalités de chaque musicien de son groupe sur scène. Je me souviens qu’à l’époque où André Cymone faisait partie du groupe (à la basse, de 1979 à 1981, ndr.), Prince voulait que nous soyons les trois leaders de ce groupe. Il voulait installer une sorte de dynamique à l’intérieur du groupe, et je me souviens également qu’il voulait que nous formions sur scène un duo à la Mick Jagger/Keith Richards. Quand on nous voit chanter tous les deux dans les même micro lors de cette tournée, c’est à ça que ça ressemble.

Il s’agit de votre dernière tournée avec Prince. Que s’est-il passé ?
Le premier jour où j’ai rencontré Prince, c’était celui de mon audition, en 1979. Juste après cette audition, je suis allé jouer un concert avec mon groupe dans un club de la ville. En partant, Prince m’a rattrapé sur le parking et il m’a demandé  : « Dez, de quoi as-tu vraiment envie ? ». Je lui ai répondu que j’avais envie de jouer, d’écrire et de produire à un niveau supérieur, et il m’a demandé si je voulais l’aider à faire la même chose. J’ai accepté et c’est ce que nous avons réussi à faire jusqu’à 1999. Puis est arrivé le projet de film qui allait devenir Purple Rain. Lors de la tournée 1999, un scénariste nous accompagnait sur chaque concert et il écrivait avec Prince la première mouture du scénario. À la fin de la tournée, Prince m’a convoqué pour me parler des trois années qui allaient suivre. Il m’a donné le choix entre m’engager sur le film, l’album et la prochaine tournée, ou bien refuser et me lancer dans une carrière solo avec le soutien de ses managers. J’ai pensé qu’une carrière solo était la bonne option, et il n’y a pas eu le moindre ressentiment ou la moindre dispute. J’étais simplement épuisé et j’avais du mal à envisager l’avenir. Ces trois ans à venir me paraissaient une éternité.

Quels sont vos projets pour 2020 ?
Je travaille sur un documentaire relatant mes années aux côtés de Prince, mais c’est un travail long et difficile. Depuis sa disparition, beaucoup de gens ont tenté de raconter son histoire vue de l’extérieur alors que nous étions une vraie famille. Nous ne faisions pas que de la musique, nous vivions ensemble. C’est cette histoire que je veux raconter.

Propos recueillis par Christophe Geudin

Prince 1999 Super Deluxe (Rhino/Warner). Coffrets 5 CD + DVD, 10 LPs+DVD et versions digitales disponibles depuis le 29 novembre.

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Dans les coulisses de 1999 Deluxe avec l’archiviste Michael Howe

Dans le deuxième entretien dédié à la réédition Super Deluxe de 1999, Michael Howe, l’archiviste de Warner Bros et du Prince Estate, raconte par le menu l’élaboration de la plus généreuse réédition Princière parue à ce jour.

★★★★★★★

Funk★U : le coffret 1999 Super Deluxe de Prince offre 5 CDs et un DVD. Il semble que vous passez à la vitesse supérieure avec ce projet.
Michael Howe : C’est le cas, et cela nous semble tout à fait justifié dans la mesure où l’album 1999 est un tournant important dans la carrière de Prince. Ce disque marque à la fois le début de son statut de superstar et un pic créatif qui se concrétise par une grande quantité de matériel inédit. Par conséquents, travailler sur cette période et présenter ce coffret a été une expérience très satisfaisante.

Avant d’aborder les titres inédits de ce coffret, comment avez-vous abordé la remasterisation de l’album original 1999 ?
Nous avons fait appel à Bernie Grundman, qui a été un de principaux ingénieurs de mastering de Prince de son vivant, et nous somme partis des bandes analogiques 1/2 pouces d’origine que nous avons transférées directement en 24-bit. En résumé, il s’agit tout simplement d’un nouveau transfert digital réalisé à partir du master créé en 1982.

L’édition Super Deluxe de 1999 contient deux CDs rempli de titres inédits issus du Vault. De quelle manière avez-vous opéré cette sélection ?1999 cover
Nous avons commencé par établir une liste de tous les titres disponibles de novembre 1981, c’est-à-dire juste après la sortie de Controversy, jusqu’à avril 1983, qui correspond à la fin de la tournée 1999. Nous avons ensuite éliminé les titres que Prince avait donné à d’autres artistes comme Vanity 6 ou The Time, puis ceux que Prince avait commencé à travailler sous une forme brute sans les terminer par la suite. À partir de là, nous avons abouti à l’élaboration de ces deux CDs qui résument cette période globale.

Vous proposez donc un panorama quasi-complet du matériel inédit lié à 1999. Allez-vous continuer à choisir cette option pour les prochaines rééditions Deluxe des albums de Prince ?
Oui, nous allons procéder de cette manière et nous travaillons actuellement sur plusieurs projets qui, j’en suis sûr, devraient pleinement satisfaire les fans.

À l’intérieur de cette sélection, vous avez dû donc choisir des prises spécifiques de ces titres. Quels ont été vos critères ?
Cette sélection comprend majoritairement des titres finalisés et des rough mixes réalisés par Prince en vue, parfois, d’une sortie potentielle. Nous n’avons pris aucune liberté créative au sujet de ces mixes. Par exemples, nous sommes partis des mixes figurant sur les cassettes ou les bandes 1/2 pouces retrouvées dans le Vault avant de les transférer en digital. Ce que vous entendez respecte les intentions de Prince, la seule différence est une amélioration de l’intégrité sonore avec une qualité largement supérieure à ce que peut offrir le support cassette.

Avez-vous procédé à de quelconques retraits de piste sur certains titres ? Par exemple « Vagina » ne comporte pas de batterie, juste quelques claps.
Absolument pas. Cette version de « Vagina » est bien celle qui figurait sur la cassette d’origine. On ne sait pas s’il voulait la donner à un autre artiste, mais il n’y avait pratiquement que sa guitare et sa voix et ce titre démontre à quel point la musique de Prince peut être aussi expressive dans cette configuration minimaliste.

D’autres titres, comme « Bold Generation » ou « I Can’t Stop This Feeling I’ve Got » sonnent plutôt comme des répétitions en groupe.
Tout à fait, et « Bold Generation » est le seul titre de cette sélection issu d’une cassette car la bande 1/2 pouces était tellement endommagée qu’elle était devenue inutilisable. Elle était partiellement effacée et Prince avait ré-enregistré « New Power Generation » par-dessus. « Bold Generation » devait être initialement enregistrée par The Time. Nous savions que cette chanson existait quelque part dans le Vault et nous sommes très heureux de pouvoir la présenter aujourd’hui. « International Lover », dont nous publions la première prise, a été enregistrée avec Morris Day à la batterie. Elle était également prévue pour The Time. Bien sûr, Prince l’a finalement conservée pour 1999 après l’avoir réécoutée, mais c’est un autre exemple de titre où figure un autre musicien à ses côtés.

Le coffret contient également la deuxième prise de « How Come U Don’t Call Me Anymore ». Combien y-en avait-il dans la Vault ?
Nous n’avons trouvé que ces deux prises, la première parue à l’époque, et cette deuxième prise dont nous ne soupçonnions pas l’existence. Nous l’avons simplement découverte lors du transfert du master 1/2 pouces de la chanson. Peggy McCreary l’avait évoqué dans ses interviews, mais elle n’était pas référencée dans le Vault et c’était une autre très belle découverte. Cette version fait partie de mes titres préférés du coffret. Vers la fin de la prise, on entend Prince retenir ses larmes et c’est un moment très émouvant…

Depuis l’annonce de la sortie de ce coffret certains fans déplorent l’absence de la chanson « Extraloveable ». Pourquoi n’est-elle pas présente dans ce coffret ?
« Extraloveable » et « Lust U Always » sont les deux chansons que nous avons décidé de ne pas inclure dans ce coffret car elles font référence au viol (« I’m on the verge of rape » – je suis à la limite du viol dans « Extraloveable », ndr.). Au vu du climat actuel, il aurait été déraisonnable de les publier et le Prince Estate n’était pas à l’aise avec ça. Il n’était pas question non plus d’éditer ces titres et de les dénaturer. C’est malheureux, mais ceux qui veulent entendre ces chansons savent où aller.

Parlons maintenant du CD live enregistré au Masonic Temple de Détroit le 30 novembre 1982. Il s’agit du premier album live officiel post-mortem de Prince et sa qualité sonore est incroyable. Quelle a été votre source ?
Nous sommes partis des bandes multipistes du concert et David Z., qui était à la console lors cette tournée, l’a mixé. À l’époque, Warner Bros. avait enregistré trois concerts de la tournée de manière professionnelle. Le soir du 30 novembre, Prince a donné deux concerts au Masonic Temple. Le premier circule en bootleg depuis des années, mais le deuxième donné à minuit était complètement inédit. C’était donc une aubaine de bénéficier d’une telle qualité de son pour un concert que les fans n’avaient jamais entendu.

Y-a-t-il d’autres concerts enregistrés en multipistes dans le Vault de Prince ?
Oui, il existe bien plusieurs concerts capturés de cette manière.

Le coffret 1999 Super Deluxe contient également un DVD filmé au Summit de Houston le 29 décembre 1982. Pourquoi avoir choisi précisément ce concert ?
Nous l’avons choisi car c’était le seul show de cette tournée filmé par plusieurs caméras. Prince avait l’habitude de filmer ses concerts avec une seule caméra qui ne filmait généralement qu’une vue d’ensemble de la scène et quelques gros plans. Le Summit de Houston utilisait le système Jumbotron pour filmer ses concerts en circuit fermé et les diffuser sur grand écran. Ce que vous voyez dans le DVD correspond donc à ce qui avait été diffusé sur les écrans de la salle, et le son est issu directement de la console vidéo, qui possédait son propre système audio. Bien entendu, la qualité de ce DVD n’est pas optimale, mais il nous a semblé important d’accompagner ce coffret d’un élément visuel représentant la période 1999. À un moment, nous avions pensé inclure un CD de répétitions de la tournée dans ce coffret, mais nous avons finalement préféré choisir cette option.

Une dernière question : vous travaillez maintenant depuis près de trois ans en tant qu’archiviste du Vault. Son inventaire est-il enfin achevé ?
Non, toujours pas. Il reste encore beaucoup de travail à accomplir mais je ne m’en plains pas car il s’agit d’une formidable aventure artistique.

Propos recueillis par Christophe Geudin

Prince 1999 Super Deluxe (Rhino/Warner). Coffrets 5 CD + DVD, 10 LPs+DVD et versions digitales disponibles le 29 novembre.

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Bobby Z : “1999 a été un tournant dans la carrière de Prince”

Dans le premier entretien d’une série dédiée à la réédition Super Deluxe de 1999, Bobby Z., le batteur historique de The Revolution, se remémore le premier tournant artistique décisif de la carrière de Prince.

★★★★★★★

Funk★U : L’histoire de l’album 1999 débute à la fin de l’année 1981. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

Bobby Z : Pour moi, cette histoire démarre lors des concerts en première partie des Rolling Stones en octobre 1981. Prince enregistrait déjà très vite à cette époque, et la tournée Controversy allait commencer six ou huit semaines plus tard. Ces concerts avec les Stones ont été un désastre, mais Prince a compris à ce moment-là qu’il se trouvait à un tournant. Lisa (Coleman, ndr.) raconte ça très bien : quand il s’est fait jeter de scène, il a immédiatement compris que s’il voulait devenir une star, il devait convaincre ce type de public. C’était le genre de défaite qui vous montre la voie à suivre. Du coup, dans 1999, il y a des titres rock comme « Little Red Corvette » et d’autres plus pop et funky comme « 1999 » ou « DMSR ». C’était une vraie démarche intellectuelle, et 1999 a été un tournant dans la carrière de Prince.

À quel moment avez-vous entendu parler du projet 1999 ?

C’était pendant la tournée Controversy. Nous voyagions dans le Sud des États-Unis pour rejoindre la tournée de Rick James. On s’était arrêtés dans un motel dont l’enseigne indiquait « Free HBO » (chaîne payante du câble, ndr.). Au début des années 1980, c’était quelque chose car le câble n’était pas diffusé partout. Une fois dans nos chambres, nous avons allumé la TV et nous sommes tombés sur le film The Man Who Saw Tomorrow (Robert Guenette, 1981, ndr.), qui parlait de Nostradamus et ses quatrains sur une narration d’Orson Welles. À la fin du film, ses quatrains annoncent la fin du monde, ravagé par une explosion nucléaire, en 1999… Le lendemain matin, on se retrouve dans le tourbus pour nous rendre à la salle de concert où Prince nous attendait — il était toujours en avance, car il avait hâte que l’équipement arrive pour pouvoir jouer du piano. Pendant le trajet, nous démarrons une conversation de machine à café qui tourne autour du film de la veille. On se disait que Prince aurait dû l’adorer car il s’intéressait beaucoup à l’idée d’apocalypse. En arrivant à la salle, on lui demande s’il a vu le film. Là, il nous tend un morceau de papier où il avait griffonné les paroles de « 1999 ». En l’espace d’une nuit, il avait transformé ce film en une chanson. Il avait mélangé cette histoire de Nostradamus avec un thème festif, la fin du monde avec une fête géante (rires) !

Vous n’avez pas participé à l’enregistrement de l’album 1999, mais vous souvenez-vous de votre réaction le jour où vous l’avez découvert ?

De For You, le premier album de Prince, jusqu’à Purple Rain, je suis crédité comme « l’assistant envoyé du ciel » ou je ne sais quoi. Depuis le début, j’apportais quand même des éléments à ces chansons, notamment les percussions synthétiques sur 1999. Je ne jouais pas les parties présentes sur les albums, mais il y avait quelques petits morceaux auxquels j’avais contribué. Prince avait tout dans sa tête, de la même manière que Beethoven, Mozart ou Paganini consignaient tout sur des partitions. Prince avait tout en tête, mais il voulait que vous participiez à ses idées, même s’il pouvait tout jouer lui-même. La première fois que je l’ai rencontré, en 1974, il s’enregistrait tout seul au piano, et c’est comme ça que sa carrière s’est terminée avec la tournée Piano and Microphone. Entre-temps, il avait eu besoin d’être entouré par des musiciens, ou plutôt un gang, une armée, pour incarner l’aspect visuel de sa musique sur scène.
La première chanson de 1999 que j’ai entendu, c’était « Let’s Pretend We’re Married » et ça m’a soufflé, surtout le son des cuivres synthétiques. La définition du Minneapolis Sound est très simple : c’est Prince qui joue des cuivres avec un synthétiseur. À cette époque, il commençait aussi à enregistrer chez lui et ça a tout changé. Il n’avait plus besoin d’aller à Los Angeles à Sunset Sound, où dans les studios de Minneapolis qui coûtaient aussi très cher. Il n’avait plus de limites, il pouvait désormais perfectionner ses chansons.

L’édition Super Deluxe de 1999 contient une vingtaine de titres inédits enregistrés autour de la création de l’album. Jouez-vous sur quelques-uns de ces titres ?

Oui, plusieurs. Sur « Bold Generation » ? Oh oui, nous n’arrêtions pas de la jouer en répétitions, tout comme « I Can’t Stop This Feeling I Got ». Ça fait partie des nombreuses chansons qu’il retravaillait sans cesse et je crois qu’elle est devenue « New Power Generation » plus tard. J’aimais beaucoup sa mélodie, c’était une chanson très énergique et très fun à jouer. Prince avait l’habitude de tester ses chansons de toutes les manières possibles, seul ou avec le groupe. Par exemple, la version d’« Irresistible Bitch » de la tournée Purple Rain n’a rien à voir avec celle créée en studio. C’était un monstre uptempo alors qu’elle est plus lente, sombre et mystérieuse dans sa version originale. Ça me fait penser aux Beatles qui avaient enregistré une version lente et une autre plus rapide de « Revolution »… Je n’ai pas les autres titres de la réédition en tête, mais je sais que je ne joue pas sur « Purple Music », mais c’est encore une chanson sur laquelle nous avions passé beaucoup de temps en répétitions.

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Étonnement, le nom de The Revolution apparaît sur la pochette de 1999, alors que le groupe sera créé l’année suivante. Savez-vous pourquoi ?

Prince adorait glisser des indices dans ses chansons et sur ses pochettes de disque. Je crois qu’il a fait ça pour plusieurs raisons : il avait déjà l’idée du film Purple Rain en tête et il savait que le groupe devait apparaître dans le film. Je pense aussi qu’il se posait la question de savoir s’il avait vraiment envie de partager l’affiche avec son groupe, comme si cette simple indication lui servait de test. Le line-up de notre groupe était également en train de changer. Dez (Dickerson, ndr.) allait être remplacé par Wendy (Melvoin, ndr.), qui allait apporter une bouffée d’air frais et compléter le puzzle. Dès 1977, Prince n’arrêtait de nous parler de sa vision du groupe, de son ratio homme-femme, blanc-noir, et lorsque Wendy est arrivée, tout s’est mis en place. C’est pour cette raison qu’il a choisi de créditer l’album Purple Rain à Prince and The Revolution. Il y a toujours eu cette part de mystère chez Prince, mais je l’ai assez bien connu pour en tirer ces conclusions.

L’un des temps forts de l’édition Super Deluxe de 1999 est l’album live enregistré au Masonic Temple de Detroit, le 30 novembre 1982. Le son époustouflant de cette performance permet de mieux apprécier les nuances de votre jeu, notamment sur « Do Me Baby ».

Mon frère, David Z., a mixé ce concert et sa qualité sonore retranscrit très bien comment les morceaux crées en studio étaient adaptés pour la scène. La vidéo du concert de Houston est superbe aussi. Elle capture le moment précis où Prince devient un des plus grands performers de tous les temps : celui où il grimpe sur les enceintes à la fin de « Do Me Baby », et qu’il hurle en tenant la note. J’en avais la chair de poule tous les soirs et c’était un pied de jouer cette chanson. Elle est si riche et nuancée, et nous avions passé beaucoup de temps dessus lors des répétitions de la tournée Controversy. Il fallait rester tight sur un tempo lent pendant près de 10 minutes, ce qui est très difficile… Ces répétitions étaient vitales pour Prince, c’était presque une question de vie ou de mort et il emmenait tout le groupe avec lui. C’était les Jeux Olympiques tous les jours de la semaine…

Trente-sept ans plus tard, que retenez-vous de cette tournée ?

C’était si excitant d’être là avec The Time et Vanity 6. Prince avait crée tous les personnages de sa pièce, et nous la jouions chaque soir sur scène. Bien sûr, les tournées peuvent être difficiles parfois. Prince était le patron, et tout le ponde venait lui faire part de ses problèmes. Le vrai problème a eu lieu quand Jimmy Jam et Terry Lewis de The Time ont été coincés à Atlanta dans une tempête de neige et n’avaient pas pu rejoindre la tournée, car ils produisaient en secret l’album de The SOS Band. Ça a été le drame, ça s’est mal terminé, la situation était très confuse, mais ça n’enlève en rien au grand souvenir que je garde du 1999 Tour.

Sur cette tournée, vous mélangez votre jeu organique aux sonorités électroniques de la LinnDrum. Comment vous êtes-vous adapté à ce style ?

En réalité, c’était très simple. La LinnDrum venait tout juste de sortir, et il y avait aussi les percussions synthétiques de Pearl, qu’on entend sur les tom-toms de « Little Red Corvette », les bruits de bombe sur « 1999 » et dans « Sexuality », qui a le son de batterie le plus cool de l’univers. Don Batts, notre ingénieur du son, avait construit une interface qui reliait la LinnDrum aux pads, et grâce à ça et d’autres câblages assez complexes, je pouvais véritablement « jouer » avec cette machine, comme Prince l’avait imaginé. L’inconvénient, c’était que toute cette technologie était nouvelle et parfois très fragile, ce qui nécessitait un temps fou de préparation avant chaque concert.

Que pensez-vous du jeu de batterie de Prince ?

Je l’ai beaucoup vu jouer de la batterie, et ce qu’il faisait en studio était très impressionnant. Comme il ne jouait pas tout le temps, il devait se reconcentrer chaque fois qu’il s’asseyait derrière le kit, mais ses parties étaient toujours parfaites. C’était aussi un batteur très mélodique, ce qui est plutôt rare. Chacune de ses notes avait de la valeur, et c’était la même chose pour ses programmations de beats : écoutez « When Doves Cry », il n’y a que des tom-toms avec du delay, mais leur musicalité est incroyable.

Quels sont les projets de Bobby Z. en 2020 ?

The Revolution vient d’annoncer un concert en Hollande et un autre à Hambourg pour l’été prochain. J’espère que nous allons revenir jouer à Paris car c’était une expérience incroyable pour nous tous. Les concerts que j’ai donné à Paris avec Prince, puis The Revolution, restent les plus grand moments de ma carrière. Et je sais que Paris tenait une place à part dans le cœur de Prince.

Propos recueillis par Christophe Geudin

Prince 1999 Super Deluxe (Rhino/Warner). Coffrets 5 CD + DVD, 10 LPs+DVD et versions digitales disponibles le 29 novembre.

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Michael Kiwanuka interview une

Michael Kiwanuka : « Tous nos héros meurent jeunes »

Le troisième album de Michael Kiwanuka porte uniquement son nom, telle une déclaration d’intention. Rencontre avec un soul writer solidement attaché à la notion d’album.

★★★★★★★

Funk★U : Ce nouvel album s’intitule simplement Kiwanuka. Est-ce une déclaration d’intention ?
Michael Kiwanuka : Absolument. Cet album, c’est moi dans mes bons et mes mauvais jours. Être un artiste signifie avoir du courage, de l’audace. J’ai eu la chance de sortir deux albums qui ont remporté un certain succès. J’ai eu aussi peur de perdre mon instinct en route, et j’ai eu besoin de reprendre le fil, de reprendre confiance. Kiwanuka, mon nom, en dit aussi beaucoup sur ma vie et, de mon point de vue, il est chargé en émotions. J’ai pu en avoir honte à certains moments de ma vie, et on m’a même parfois demandé d’en changer.

Vraiment ?
Oui, même si on ne me l’a pas demandé directement… Avoir intitulé cet album ainsi est aussi une façon de protester contre ce que certaines personnes attendent de vous afin d’être accepté par le plus grand nombre. Je n’avais pas envie de ça, même si mes idoles Bob Dylan et David Bowie ont dû changer de nom au début de leur carrière, et même de créer des alter-ego à la Ziggy Stardust.

Toutes les chansons de Kiwanuka s’enchaînent les unes aux autres, comme un flot de pensées. Était-ce le point de départ de cet album ?
J’ai toujours rêvé de structurer un album de cette manière. Un album, à l’égal d’un film ou d’une pièce de théâtre, est une œuvre d’art. Personnellement, ça me gêne d’écouter des titres hors-contexte, j’ai l’impression d’être perdu en plein milieu d’une histoire. Dans cet album, j’ai voulu développer des images et des couleurs précises, et ça prend forcément du temps. L’idée est d’impliquer l’auditeur, de l’emmener ailleurs pendant une heure. Mes albums préférés sont faits comme ça, à l’image de What’s Going On.

À cet égard, Kiwanuka est certainement votre album le plus ambitieux à ce jours en termes de production.
Avec Danger Mouse et Inflo, nous avons essayé d’aller le plus loin possible. Nous sommes partis des éléments de Love & Hate (2017, ndr) avec l’idée d’intégrer des sons plus durs, des tempos plus rapides et une touche supplémentaire de psychédélisme, à la limite de l’abstrait.

Dans ce nouvel album, votre voix est également parfois saturée, réverbérée ou ralentie.
C’est un bon exemple de ces éléments abstraits. Dans la chanson « Hero », nous avons pitché ma voix un ton plus bas car c’était un moyen de renforcer l’ambiance et l’idée générale du morceau. Ça le rend encore plus psychédélique et ça me plait beaucoup, car j’adore la soul psychédélique de Norman Whitfield, des Delfonics et de Funkadelic, entre autres.

On retrouve aussi l’influence d’Ennio Morricone dans certains titres.  
Oui, la chanson « Hero » raconte un duel entre deux rivaux, et l’imagerie du pistolet et des balles collait parfaitement aux sonorités de Morricone dont je suis très fan, même si je crois que Brian (Burton alias Danger Mouse, ndr) dont l’être encore plus que moi !

Kiwanuka packshot-1024x1024Les textes de Kiwanuka sont, une fois encore, très personnels, et même peut-être encore plus que d’habitude.
C’est vrai. Ceux de Love & Hate l’étaient déjà beaucoup, mais j’ai également l’impression d’aborder des sujets plus larges, notamment dans « Hero ». Cette chanson essaie de définir la notion de héros musical, et tente d’expliquer pourquoi certains de ces héros, qu’il s’agisse de Marvin Gaye ou John Lennon, ont été assassinés. Et tous nos héros meurent jeunes en choisissant l’héroïne ou un mode de vie extrême…

Dans un autre registre, « Another Human Being » traite de ma foi personnelle. Je ne crois pas en un Dieu en particulier, mais à une puissance supérieure. La question n’est pas non plus de croire en une figure paternelle autoritaire, mais de faire confiance, de se laisser guider pour se sentir libéré.

Vous allez donner un concert à Paris, Salle Pleyel, le 23 novembre. À quoi ce show va-t-il ressembler ?
Bien sûr, je jouerai beaucoup de titres de Kiwanuka sur scène, mais j’ai aussi envie de prolonger cette idée d’ambiguïté abstraite en invitant ceux qui viendront nous voir à s’évader pendant deux heures. Il y aura aussi des choristes, et je peux déjà vous dire que ce sera très psychédélique…

Michael Kiwanuka Kiwanuka (Mercury/Universal). Sortie le 1er novembre. En concert à Paris (Salle Pleyel) le 23 novembre.


Raphael Saadiq-by Aaron Rapoport

Raphael Saadiq : « Tous mes albums sont des concept-albums »

Le lendemain de son concert au festival Afropunk, Raphael Saadiq reçoit Funk★U pour évoquer Jimmy Lee, son nouvel album après huit d’absence. Le temps d’un mini-récital de piano incluant “People Make Make the World Go Round” et “Untitled”, et le musicien-producteur s’avance vers le micro pour commenter le disque le plus douloureusement personnel de sa carrière.

★★★★★★★★

Funk★U : Jimmy Lee, votre nouvel album, paraît huit ans après Stone Rollin’, votre disque précédent. Que s’est-il passé durant cette période ?
Raphael Saadiq : J’aime bien prendre mon temps, et il n’y avait pas vraiment de planning relatif à ce nouvel album. J’ai pris un peu de recul durant cette période, tout en continuant à travailler avec d’autres personnes qui m’ont influencé à leur tour. C’était aussi intéressant de voir ce qui sortait, de voir comment la musique évoluait et, surtout, de pouvoir m’imprégner de la vie de tous les jours : prendre le métro, observer les gens, ne pas se presser. Bref, toutes les choses qu’on peut faire avant de sortir son premier album, car une fois que tu as enregistré ce premier album, tout tourne autour de l’industrie et ta vie change complètement… Dans mon travail, je m’inspire donc beaucoup du quotidien, et je puise aussi mon énergie chez les autres. C’est comme ça qu’est né Jimmy Lee, entre autres sources d’inspirations.

Jimmy Lee est le nom de votre frère décédé d’overdose il y quelques années. Ce disque raconte une partie de son histoire, mais peut-on pour autant le qualifier de concept-album ?
On peut le dire, et je pense que tous mes albums sont des concept-albums. Quand je prépare un album, je prends toujours le soin d’établir un lien entre les chansons, et je ne me contente pas de balancer une série de titres qui n’ont aucun rapport entre eux, que ce soit du point de vue musical ou de la thématique des textes. Jimmy Lee parle de mon frère, c’est un fait, mais pas seulement. Pour moi, Jimmy Lee est surtout une sorte de hashtag, un cadre dans lequel je m’exprime et c’est le thème de l’addiction sous toutes ses formes qui traverse cet album. Je suis issu d’une famille nombreuse et j’ai perdu beaucoup de mes frères et sœurs à cause de la drogue. Mon frère Jimmy est mort d’une overdose d’héroïne, et une de mes sœurs est décédée à cause du crack. Deux autres de mes sœurs ont été longtemps accros au crack, mais elles s’en sont sorties… Jimmy avait treize ans de plus que moi et nous avons toujours été très proches, nous parlions beaucoup. Il me parlait de la prison, de ses cambriolages et de la drogue. Étrangement, les moments que nous passions ensemble n’étaient jamais sombres, malgré son addiction. Jimmy Lee en est-il pour autant un concept-album ? Tout ceux qui entendront cet album pourront faire leur propre interprétation, à la manière des photographies que l’on fixe intensément et qui se mettent à bouger.

Dans Jimmy Lee, vous tournez le dos au son Motown de vos précédents albums. Est-ce le résultat de vos récentes collaborations avec Solange, entre autres ?
Oui, sans doute… Je joue pratiquement de tous les instruments sur cet album, et il y a pas mal de programmations sur Ableton mélangées à ses parties de synthés analogues. La présence de rappeurs d’aujourd’hui comme Kendrick Lamar, qui chante sur « Rearview », le dernier titre de l’album, renforce l’aspect contemporain des sonorités… Par certains côtés, Jimmy Lee me rappelle un peu Instant Vintage, mais ce nouvel album est beaucoup plus « pensé » en termes de production. Le mix et l’instrumentation sont de bien meilleure qualité et plus généralement, je trouve ce disque plus audacieux que mes précédents albums. Je sens que je me suis amélioré de disque en disque depuis mes débuts, et il m’a paru logique de m’éloigner de la vibe Motown.

Le son de Jimmy Lee est plus contemporain, mais on entend aussi l’influence de Sly Stone, de Stevie Wonder…
Sly n’est jamais très loin dans ma musique. Je ne pourrais pas le mettre de côté, même si j’essayais. Stevie devait apparaître dans Jimmy Lee, sur le titre « So Ready ». Il a joué un solo d’harmonica, mais nous n’avons pas réussi à l’enregistrer correctement. Je ne l’ai pas utilisé dans l’album, et à vrai dire, je n’ai même pas osé l’appeler pour le lui dire (rires).

Propos recueillis par Christophe Geudin

Raphael Saadiq Jimmy Lee (Columbia Records/Sony Music). Sortie le 23 août en CD, vinyle et digital. En concert au Festival Nancy Jazz Pulsations le 19 octobre et Paris (Elysée-Montmartre) le 21 octobre.


Patrice Rushen une

Patrice Rushen : “Mon label n’aimait pas Forget Me Nots”

Les années groove de Patrice Rushen sont à l’honneur dans la rétrospective Remind Me – The Classic Elektra Recordings 1978-1984. À la veille d’une campagne de réédition de son catalogue et d’un futur retour sur scène en solo, la virtuose des claviers revient sur une période phare de sa carrière. 

★★★★★★★★

Funk★U : L’anthologie Remind Me - The Classic Elektra Recordings revient sur les années groove de votre discographie. Vous avez démarré votre carrière dans le jazz. Cette évolution vers le R&B et le disco-funk a-t-elle été naturelle ?
Patrice Rushen : Oui, très naturelle. Ce sont des musiques que j’entendais depuis toujours. À côté du jazz traditionnel, j’écoutais les disques de la Motown, mais aussi les Beatles et beaucoup de pop music. Il n’y avait pas de catégories, le seul critère, c’était le plaisir que ces musiques procuraient, et c’était exactement ce que je voulais retrouver dans ma propre musique.

Pensez-vous que votre signature sur le label Elektra a encouragé cette évolution ?
Oui, je le pense. Elektra m’a donné une plateforme où les budgets de production étaient plus confortables. Je pouvais développer les arrangements, écrire pour les cordes et les cuivres tout en conservant le sens de l’improvisation et, surtout, celui du groove.

Patrice, votre premier album, est paru en 1978. Vous l’avez écrit, produit, arrangé et interprété, ce qui était une chose rare pour une artiste féminine à l’époque.
C’est vrai, je ne vois pas beaucoup d’exemples similaires… Mon entourage et mes proches m’avaient beaucoup encouragé depuis le lycée. La majorité de l’industrie musicale était alors dirigée par des hommes, et la plupart des groupes étaient composés de musiciens masculins, mais tout le monde m’a traité avec respect car j’étais une musicienne sérieuse et j’avais vraiment envie de jouer avec le plus de monde possible, au plus haut niveau. Pour y arriver, j’ai quand même dû fournir des efforts supplémentaires, car certaines personnes estimaient que je n’allais pas être à la hauteur. Malgré tout, ça ne m’a pas vraiment inquiété, et je n’ai jamais eu à m’en plaindre.

Patrice Rushen x

(Photo : Bobby Holland)

Lors de cette période, vous passez également d’instrumentiste à lead singer. Cette transition a-t-elle été facile ?
Oh oui (rires) ! J’en ris aujourd’hui car ce n’était vraiment pas prévu. J’adore chanter, mais avant de signer chez Elektra, je me servais uniquement de ma voix pour souligner les mélodies et ajouter un élément supplémentaire à ma musique. Passer en lead faisait partie de mon apprentissage, car j’avais besoin d’ajouter cette couleur supplémentaire à ma palette pour compléter mon évolution… J’ai aussi eu la chance de pouvoir travailler avec ma soeur Angela Rushen. C’est une excellente songwriter et elle a signé de nombreux textes sur tous ces albums. Elle a toujours été très à l’aise avec les mots, elle est devenue journaliste par la suite, et ça rendait les choses plus simples pour moi de l’avoir à mes côtés.

Les crédits de vos albums Elektra sont assez impressionnants : James Gadson, Paul Jackson, Jr., Larry Williams, Al McKay…
J’ai grandi à Los Angeles et tous ces musiciens étaient déjà des amis. J’avais rencontré Al McKay lorsqu’il jouait avec Earth Wind and Fire. À leurs débuts, ils avaient l’habitude de répéter dans mon lycée et notre professeur de musique nous avait demandé de leur donner un coup de main pour installer leur matériel, ranger la salle etc. J’avais quinze ans et je connaissais déjà tous les membres du groupe. Nous sommes devenus amis et lorsque j’ai enregistré mes premiers albums, j’avais des sons précis dans ma tête et je voulais qu’Al soit mon guitariste, ce qui ne lui a posé aucun problème. Plus tard, j’ai croisé James Gadson lors d’une séance studio. Après l’enregistrement, il est venu me voir et m’a dit : « je connais ta musique, je suis fan. » Je n’en croyais pas mes oreilles (rires) ! Après ça, ça été très facile de l’engager…

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En studio à Los Angeles en 1980 (photo : Bobby Holland)

Avez-vous recruté personnellement tous les musiciens présents sur ces albums ou était-ce le choix du label ?
Oui, car Elektra ne s’impliquait pas réellement dans cet aspect de l’enregistrement. Ils voulaient simplement que la musique reflète une certaine sensibilité : du jazz, de la soul et du R&B accessibles, capables de faire danser et susceptibles de passer à la radio. C’était bénéfique pour moi, car j’avais les moyens de m’exprimer comme je le souhaitais. J’avais carte blanche. En revanche, ils faisaient la promotion des albums avec beaucoup de retard au lieu d’anticiper un éventuel succès…

Quelle est la signification de Pizzazz, le titre de votre album paru en 1979 ?
C’était un nom de code en studio entre musiciens. Chaque fois qu’on enregistrait quelque chose de spécial, de différent, on se disait « oh, that’s pizzazz ! ». Il n’y a pas vraiment de sens, c’était juste une expression qui sortait lorsqu’on sentait qu’on venait de créer un moment unique. « Haven’t You Heard », le premier single de Pizzazz, en faisait partie avec son introduction de cordes qui ne ressemblait pas à quelque chose de connu. Je me souviens que lors de la séance, les membres de l’orchestre étaient ravis de pouvoir jouer une chose dont ils n’avaient pas l’habitude. Et ils ne savaient pas qu’ils allaient être samplés des années plus tard (rires) !

On trouve dans Pizzazz une des vos plus belles ballades, « Seattle For My Love ».
Comme la plupart de mes chansons, tout commence par une idée de piano. Ensuite, la grille d’accords et la mélodie orientent le feeling général de la chanson. J’avais donné des idées à ma soeur pour qu’elle écrive des paroles de « Seattle For My Love » en lui disant qu’il s’agissait d’une chanson d’amour au message très clair. Le bassiste Freddie Washington vivait chez ma famille à l’époque, et nous avions passé beaucoup de temps à travailler l’arrangement sur mon petit magnétophone quatre-pistes. On rembobinait sans cesse la bande jusqu’au moment où nous avons trouvé la structure et le tempo idéal.

« Forget Me Nots », le plus grand hit de votre carrière, figure dans l’album Straight From The Heart, sorti en 1982. Vous souvenez-vous de la genèse de sa création ?
Oui, très clairement. Je répétais chez moi avec Freddie, on était en train de jammer et j’ai fait une pause pour aller boire un verre d’eau dans la cuisine. C’est à ce moment que j’ai entendu Freddie jouer une ligne de basse. J’ai immédiatement branché le magnétophone, il l’a rejouée et elle était tellement parfaite qu’il n’y a pas eu besoin d’ajouter quoi que ce soit. Il fallait juste écrire des accords autour de cette ligne de basse pour en conserver l’énergie, et comme ça que le morceau est né. Une fois de plus, le processus était très organique : on partait juste d’une idée intéressante qu’il fallait développer… Le plus drôle dans cette histoire, c’est qu’Elektra n’a pas aimé « Forget Me Nots » lorsqu’ils l’ont entendue pour la première fois ! Ils n’aimaient pas l’album non plus, même s’il contenait aussi « Remind Me » et « Number One » qui allaient également devenir des hits. C’était aussi une leçon pour nous : on croyait en notre musique et après cette expérience, nous avons commencé à donner des titres aux DJs pour découvrir les réactions dans les clubs. C’était la meilleure manière de savoir si un titre allait marcher, sans tenir compte de l’avis de la maison de disques. Nous avions aussi décidé de payer nous-mêmes les passages en radio, et c’est comme ça que « Forget Me Nots » a décollé instantanément.

Et deux ans plus tard, vous avez quitté Elektra.
Tout à fait (rires) ! Ils ont tout de même été très généreux avec moi, car au départ, ils ignoraient comment encourager une musique qui fusionnait tous ces éléments en même temps. Il n’y avait pas de plan marketing pour une musique qui appartenait à la fois au jazz, à la pop, à la R&B et à la dance music. Au final, il n’y avait pas de problème une fois qu’on appréciait le résultat. On voulait simplement le faire découvrir à ses amis, et on ne se souciait pas de son genre. Je suis très heureuse d’avoir brouillé ces frontières musicales, et je pense que cette volonté de ne pas vouloir catégoriser la réunion de ces genres a contribué à enrichir ma musique. C’est aussi ce qui la rend intemporelle, et c’est sans doute pour cette raison qu’elle est toujours d’actualité. Aujourd’hui, on ne la catégorise plus, on l’aime simplement et c’est le plus grand des compliments.

Depuis quelques années, vous êtes enseignante en plus d’être musicienne.
J’enseigne à l’U.S.C. (University of Southern California) Thornton School of Music de Los Angeles. Je dirige le Popular Music Program. Ce programme a été crée il y a dix ans, il est destiné aux étudiants en musique qui ne souhaitent pas suivre les programmes standards de jazz ou de musique classique. Il contient néanmoins des cours de musicologie et d’histoire de la musique. Nous enseignons l’histoire la pop music et son répertoire aux étudiants afin qu’ils comprennent qu’on ne peut avoir de Bruno Mars sans Jackie Wilson, James Brown, Prince ou Michael Jackson. Ils comprennent ainsi les connexions qui relient tous ces artistes et ils peuvent construire une base théorique à partir de laquelle ils pourront créer. Dans ce programme, on apprend aussi aux musiciens à pratiquer l’apprentissage de leur instrument en groupe, ce qui peut les faire progresser plus rapidement. Ce programme se rapproche au mieux de l’apprentissage d’un musicien appelé à devenir polyvalent, une qualité très importante de nos jours. Je suis très heureuse d’y participer et sur un plan personnel, c’est un vrai plaisir de pouvoir faire profiter de mon expérience et de passer le relais à mon tour.

Signature, votre dernier album studio, est paru en 1997. Avez-vous de projets solo en marge de cette série de rééditions ?
Yeah ! Je travaille sur quelque chose en ce moment, et la sortie de cette compilation et de ces rééditions va logiquement entraîner une demande pour des concerts. J’adorerais rejouer ces titres sur scène et je pense que le timing est bon car le public est aujourd’hui prêt à m’entendre jouer mes hits, mais pas seulement… Ces titres sont également appréciés par les nouvelles générations, notamment grâce au sampling, et j’ai très envie de partager ma musique avec ce nouveau public.

Propos recueillis par Christophe Geudin. Portrait d’ouverture : Sabrina Mariez.

Patrice Rushen Remind Me – The Classic Elektra Recordings 1978-1984 (Strut Records). Disponible le 19 juillet en versions 2-CDs, triple-vinyle et digitale. Rééditions prochaines en versions remasterisées de la discographie de Patrice Rushen.

Patrice Rushen 2019


Prince studio

Prince raconté par son ingénieure du son Peggy McCreary

Ingénieure du son du studio Sunset Sound, Peggy McCreary a collaboré avec Prince entre 1981 et 1986. Après Jill Jones et l’archiviste Michael Howe dans notre série d’interviews consacrés à l’album inédit Originals, elle nous raconte ses (longues) séances de travail à ses côtés.

★★★★★★★

Funk★U : Comment êtes-vous devenue ingénieure du son ?
Peggy McCreary : J’étais serveuse au club Roxy, à Los Angeles, vers la fin des années 1970. C’était un endroit très à la mode et on y croisait beaucoup de stars de cinéma et de musiciens célèbres. J’ai fait ça pendant deux ans, puis j’en ai eu assez et j’ai commencé à suivre une formation en journée qui s’appelait Sound Masters, tout en donnant un coup de main à l’éclairage les soirs où il y avait des concerts au Roxy. Un jour, quelqu’un est venu me voir et m’a dit que si j’avais envie de faire ce boulot sérieusement, je devais rentrer dans un vrai studio. Sunset Sound, qui était un des plus grands studios de Los Angeles à l’époque, cherchait justement quelqu’un. J’ai postulé et ils m’ont engagé, à ma grande surprise ! J’ai commencé par nettoyer les bandes, m’occuper du café et toutes sortes de tâches ménagères jusqu’au jour où un ingénieur du son m’a demandé de l’aider à installer le matériel pour une séance de Kris Kristofferson. Après avoir installé les micros et placé les bandes, son producteur David Enderle est venu me voir et m’a dit : « je ne sais pas qui tu es, mais tu assures et je voudrais que tu participes à l’enregistrement. » J’avais 23 ans et c’est comme ça que tout a commencé.

C’est un métier essentiellement masculin. Y-avait-il quand même quelques femmes ingénieurs du son à l’époque ?
Non, nous n’étions pas nombreuses. C’est un métier très dur géré par des hommes, et ils n’aimaient pas trop qu’on vienne interférer dans leur business (rires).

Quand avez-vous travaillé avec Prince pour la première fois ?
Ça devait être au début 1981, à la toute fin de l’enregistrement de Controversy. Prince avait commencé à travailler au studio Hollywood Sound, mais il venait juste de fermer. C’était le week-end et il cherchait un studio disponible et je travaillais je jour-là. Je ne savais pas du tout qui il était, il n’était pas très connu à l’époque — peu de temps après, Prince et Jesse Johnson étaient arrivés au studio en riant parce qu’une poignée de fans les avaient reconnu, ça avait l’air tout nouveau pour eux… En revanche, la réceptionniste de Sunset Sound avait entendu parler de lui et elle était inquiète de savoir que j’allais passer le week-end seule avec lui dans studio. Je lui ai demandé pourquoi, et elle m’a expliqué qu’il chantait des chansons très osées qui parlaient de fellation entre autres, mais lorsqu’il est arrivé, j’ai eu affaire à un garçon très poli et assez timide. Il parlait très peu, voire pas du tout, et à un moment, j’ai craqué et je lui ai dit : « il faut me parler au lieu de marmonner, sinon on n’arrivera à rien ». J’ai cru que je ne travaillerais plus jamais avec lui, mais il a fini par me rappeler et nous avons collaboré ensemble pendant cinq ans.

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Sunset Sound, Studio 3

Prince avait-il un studio préféré à Sunset Sound ?
Oui, le studio 3. Sunset Sound avait été construit dans les années 1950 principalement pour enregistrer les bandes originales des films de Walt Disney, puis le boom du rock’n’roll dans les années 1960 l’a transformé en un de plus grands studios de Los Angeles en passant de deux à trois studios opérationnels, ce qui était encore rare à l’époque. On travaillait dans le studio 2 parfois, mais Prince préférait utiliser le 3 parce qu’il n’avait pas besoin de passer par le couloir pour aller aux toilettes car le studio 3 avait ses propres toilettes. Il y avait aussi un accès privé qui lui permettait d’aller et venir sans être vu, et également un terrain de basket à proximité. Il aimait bien shooter quelques paniers entre deux séances.

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Peggy McCreary

Vu de la console, à quoi ressemblait une séance d’enregistrement de Prince ?
Le plus souvent, nous étions tous les deux les seules personnes présentes derrière la console. Prince devait créer seul et c’était un spectacle fabuleux de voir son génie à l’œuvre. Je crois qu’il était plus à l’aise dans un studio que n’importe où ailleurs, à l’exception de la scène. Malheureusement, je ne l’ai pas beaucoup vu en live, sauf un jour où il m’avait invité à un concert de la tournée 1999 la veille du nouvel an. C’était la première fois que je le voyais sur scène et j’avais été époustouflée. Il donnait tellement de lui-même au public, avec une énergie incroyable, sachant qu’il n’y a rien de plus épuisant que les tournées. J’avais même parfois l’impression qu’il se reposait dans le studio… Pour répondre à votre question, si je devais comparer ces deux types de performances, je pense que ses performances en studio était plus réfléchies et moins instinctives que ses prestations scéniques. Mais elles n’en n’étaient pas moins spectaculaires.

À l’époque de Purple Rain, certaines séances pouvaient durer près de 24 heures non-stop. Comment faisiez-vous face ce challenge ?
On ne faisait pas face, on était juste mort (rires). C’était épuisant. Épuisant… Cinq années avec lui équivalaient à quinze ans. Un jour, nous avons travaillé une journée entière d’affilée, je crois que c’était pour l’enregistrement de « Computer Blue »… Un autre jour, nous venions de terminer « Manic Monday » vers six heures du matin, et Prince nous reconvoque le même jour pour 18 heures. J’étais épuisée et je me suis dit : « parfait, je vais pouvoir dormir un peu. » Je rentre chez moi, je m’endors et le téléphone sonne à 10 heures et on m’annonce que Prince veut que l’on soit de retour au studio à midi. Je remonte dans ma voiture pour retourner à Sunset Sound, puis Prince arrive dans le studio avec un grand sourire aux lèvres en disant : « je vous avais bien dit que j’allais revenir si je rêvais d’un nouveau couplet ! » (rires). C’était ça la vie avec Prince, il fallait être prêt à tout à n’importe quelle heure de la journée… Parfois, lorsqu’il rentrait chez lui à Minneapolis, je rêvais qu’il était revenu à l’improviste à Los Angeles et je me réveillais avec des sueurs froides (rires). Avec lui, il n’y avait jamais de « bonjour », ni d’« au revoir » ou « à la semaine prochaine » : il apparaissait aussi rapidement qu’il disparaissait.

Vous avez travaillé pendant cinq années avec Prince et sur les albums Controversy, 1999, Purple Rain, Around the World in a Day et Parade. Avez-vous vu Prince progresser en tant que musicien et producteur ?
Oui. Il avait 23 ans la première fois qu’on s’était rencontrés, à l’époque de Controversy. C’était déjà un excellent musicien mais il était encore un peu immature. Les choses ont commencé à réellement être sérieuses à partir de 1999. Sur un plan plus personnel, j’ai vraiment commencé à l’apprécier à ce moment-là. Après Purple Rain, il est devenu une sorte de mogul. Je pense que c’est ce qu’il désirait depuis le début, mais la différence, c’est que cette fois, le grand public s’en était rendu compte. J’ai été témoin de cette transformation.Prince Originals_Cover-Digital

Y-a-t-il eu parfois des frictions entre vous deux ?
C’était un job très intense et beaucoup de poids reposait sur mes épaules d’un point de vue technique. Parfois, il pouvait être très dur avec vous, surtout quand il était de mauvaise humeur. Un matin, son manager est arrivé en me disant qu’il avait joué la veille au Coliseum et qu’il s’était fait huer par le public des Rolling Stones. Il était d’un humeur massacrante et je me suis fait très discrète ce jour-là. Je ne savais même pas qu’il avait fait leur première partie, mais sur le moment, j’ai pensé qu’envoyer sur scène musicien en lingerie n’était peut-être pas la meilleure idée pour ouvrir un show des Stones (rires).

Vous avez également collaboré à de nombreux titres d’Originals. Quels sont ceux qui vous ont le plus marqué ?
Bien sûr, il y a « Manic Monday » dont je viens de vous parler. C’était une chanson joyeuse et je me souviens du jour où Prince avait invité Apollonia à la chanter en lead. J’avais été surprise que cette chanson ne soit pas sortie sur son album, mais par un coup du hasard, j’ai été également ingénieure du son sur la version des Bangles produite par David Khan. Chaque fois que je l’entends à la radio, ça me rappelle des souvenirs. It was a fun day (rires) ! J’adore aussi Sheila E., avec qui j’aimais beaucoup travailler, et The Time, une bande de types très doués et surtout très drôles. Plus largement, c’était toujours agréable d’avoir quelqu’un avec nous en studio, car la plupart du temps, nous étions seuls Prince et moi.

Quels sont les titres inédits de Prince sur lesquels vous aviez travaillé et que vous aimeriez voir paraitre ?
Je suis en relation avec Michael Howe, le responsable des archives, et certains titres que j’affectionne particulièrement devraient prochainement sortir. Un soir, Prince enregistrait une face-B. L’ambiance était très relax. Avec Prince, nous n’avons jamais fait la fête, mais ce soir-là, il m’a demandé ce que voulais boire et je lui ai répondu « du cognac Remy Martin ». Il a en commandé une bouteille, mais j’ai refusé d’en boire car je devais rester concentrée sur mon travail. Il a insisté, et finalement, nous avons bu quelques verres tout les deux et il a enregistré cette chanson, seul au piano, en tapant le rythme sur la pédale du piano. Je lui avais installé ses micros favoris, les U-47 de Neumann, une chambre d’écho, la meilleure de Sunset Sound, et il avait son son de piano préféré. Il aimait beaucoup mon son de piano. Après l’enregistrement, on a passé la nuit à mixer ce titre, puis je n’en n’ai plus entendu parler. Je ne l’ai découvert que près de vingt plus tard en écoutant une compilation de ses faces-B que j’avais acheté à Amoeba, à Hollywood. C’était « How Come U Don’t Call Me Anymore », et la version complète de cette chanson va bientôt sortir. Elle est beaucoup plus longue, car nous avions dû faire un fade-out pour qu’elle tienne sur la face-B du 45-tours « 1999 ».

Avez-vous d’autres titres en tête ?
L’autre jour, nous avons également évoqué la version initiale de « When Doves Cry ». À l’époque, son enregistrement avait duré deux jours alors que Prince avait l’habitude de terminer une chanson en un jour, un jour et demi maximum. Il y avait tellement d’éléments sur cette chanson qu’à un moment, on risquait de perdre son essence. Il y avait un trop grand nombre de couches de synthés et des guitares hurlantes de tous les côtés… Pour ma part, je ne trouvais pas cette chanson si exceptionnelle. J’aimais bien son texte, mais ça s’arrêtait là. Au milieu de la nuit, il a commencé à retirer des pistes, puis, au petit matin, il a fini par enlever la partie de basse et c’est devenu un classique. Il était sept heures du matin et j’étais allée chercher le veilleur de nuit du studio pour lui faire entendre ce que nous venions d’enregistrer. C’était magique. Prince avait « déproduit » sa chanson et il avait eu raison. Je me souviens aussi de la petite astuce que nous avions mise au point pour le solo de claviers qui clôture la chanson. C’était une partie difficile à jouer, même si Prince était un excellent musicien. Il l’a jouée au ralenti, puis nous l’avons accélérée sur la bande et le tour était joué ! Prince aimait bien ce genre d’astuces. Il avait l’habitude brancher les instruments directement sur les pédales d’effets guitare et tout le monde se demandait d’où venait ces sons. J’ai même fini par racheter ses pédales pour m’en servir sur d’autres enregistrements à Sunset Sound… Pour lui, il n’y avait pas de règles : si ça marchait, tant mieux, et il ne posait pas de questions.

Comment s’est arrêtée votre collaboration avec Prince ?
C’était après l’enregistrement de Parade. Nous étions en juillet 1986, et son tour manager Alan Leeds m’avait appelé pour installer un camion d’enregistrement mobile à Minneapolis en vue de l’enregistrement d’un concert. J’étais enceinte et j’ai refusé. J’avais déjà fait la même chose pour la première de Purple Rain et sur de nombreux concerts, mais c’était trop fatiguant pour une femme enceinte. C’est comme ça que notre collaboration s’est arrêtée. La dernière fois que je l’ai vu, c’était dans un studio au milieu des années 1990, avec ma fille qui venait d’avoir huit ans.

Quel souvenir gardez-vous de ces années passées aux côtés de Prince ?
C’était un musicien exceptionnel, je n’ai jamais travaillé avec quelqu’un d’autre comme lui. Il a aussi modifié ma perception de la création et de l’excellence musicale, car il pouvait faire en une journée ce qu’autres passent des mois à réaliser. C’était un génie. J’adorais aussi l’entendre jouer du piano. Parfois, il jouait pendant des heures et son micro restait branché et j’en profitais de l’autre côté de la cabine… Aujourd’hui, je suis mère de famille. Quand Prince a donné sa résidence 21 Nights à Los Angeles en 2011, j’ai pu emmener mes filles le voir sur scène, et elles ont enfin compris de quoi je leur parlais depuis toutes ces années.

 Propos recueillis par Christophe Geudin

Prince Originals. Disponible en exclusivité sur la plateforme Tidal depuis le 7 juin. CD simple, téléchargement et streaming disponibles le 21 juin (Rhino/Warner). Versions 2-LPs et Deluxe limité CD+2LPs disponibles le 19 juillet.

 


Jill Jones by Katherine Copeland Anderson

Interview : Jill Jones « Paris a changé ma relation avec Prince »

Entre 1980 et 1990, Jill Jones a été la « doublure vocale » de Prince en studio. Dans le deuxième épisode de notre série d’interviews autour de la sortie de l’album inédit Originals, la co-auteur et interprète de « Mia Bocca » revient avec franchise sur sa relation professionnelle avec Prince et évoque ses souvenirs francophiles.

★★★★★★

Funk★U : Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Prince ?
Jill Jones : C’était en 1980. J’étais choriste dans le groupe de Teena Marie, dont ma mère était la manageuse. Nous faisions la première partie de la tournée de Rick James avec Prince, qui venait de sortir Dirty Mind, et c’est lors de ces concerts que nous nous sommes croisés pour la première fois.

Vous souvenez-vous de votre première séance d’enregistrement avec Prince ?
Oui. Nous avons vraiment commencé à travailler ensemble à peu près deux ans plus tard, en 1982, et ma première séance d’enregistrement avec Prince date de cette époque. C’était aux studios Sunset Sound de Los Angeles, et c’était pour une chanson qui s’appelait « Boom Boom ». Elle n’est jamais sortie, même si nous avions aussi tourné un clip pour cette chanson quelques années plus tard.

Dès cette époque, on entend votre voix sur un grand nombre d’enregistrements et de productions de Prince, de l’album 1999 aux disques de The Time, Vanity 6 et Apollonia 6, mais vous n’êtes pas créditée la plupart du temps. Pourquoi ?  
Parce que vous n’étiez pas censés le savoir (rires) ! Durant cette période, Prince était en train de bâtir un empire et il avait besoin d’aide pour les parties vocales des chanteuses avec qui il travaillait. Très souvent, ça se passait comme ça : Prince m’appelait dès qu’il avait terminé un morceau, j’arrivais au studio, il me faisait écouter les titres et je doublais leurs voix. J’ai fait ça sur un grand nombre de morceaux et je pense que Prince appréciait ma voix car nos timbres étaient similaires. J’avais aussi une certaine expérience en tant que choriste, et pour lui, c’était facile de me demander d’adapter ma voix en fonction des chanteuses auxquelles ces titres étaient destinés. De mon côté, je ne faisais pas non plus partie d’une bande autour de Prince, ni plus tard à Paisley Park, et ça facilitait beaucoup les choses…

Sur quels titres peut-on entendre votre voix ?
Il y en a beaucoup. « Lady Cab Driver », sur l’album 1999, est un bon exemple de notre proximité vocale, car je peux descendre très bas dans le registre grave. Je suis aussi dans « 17 Days », « Baby I’m a Star » dans Purple Rain, « It’s Gonna Be a Beautiful Night » dans Sign of the Times, « Shockadelica », « Eternity » et quelques titres du Black Album. On m’entend aussi dans le mix final de « Glamorous Life » de Sheila E, dans beaucoup de titres de l’album d’Apollonia 6… « Jungle Love » de The Time, « 100 MPH » de Mazarati. J’avais aussi chanté la voix-témoin de « My Drawers » de The Time car je pouvais chanter à la fois comme un mec ou comme une fille, c’était très fun. Une autre chose était assez drôle : parfois, certaines chanteuses étaient persuadées qu’elles étaient sur le disque, alors que c’était moi qui chantait (rires) ! Je pense à « Blue Limousine », entre autres… Je suis heureuse de pouvoir affirmer tout ça : aujourd’hui, on peut enfin rentrer dans les bandes multipistes et prouver qui fait quoi dans ces chansons. Il n’y a plus de place pour la fiction.

En studio, Prince était connu pour être un producteur très exigeant. Vous laissait-il parfois improviser vos parties vocales ?
Oui, absolument ! Il me surnommait sa cliff diver (plongeuse de l’extrême, ndr), ce qui signifiait que j’étais capable de faire n’importe quoi, comme chanter avec un chandelier dans la main où la tête en bas. « Pas de problème, allons-y ! » (rires). Je me souviens que pour « Manic Monday », j’avais dû me coucher par terre, sur le dos, pour pouvoir soulever mon diaphragme le plus haut possible du sol pour chanter la note haute du passage à la fin du pont, comme une chanteuse d’opéra (rires).

La version originale de « Baby You’re a Trip » chantée par Prince est disponible pour la première fois dans Originals. Qu’avez-vous ressenti en la redécouvrant plus de 35 ans plus tard ?
Forcément, ça m’a rappelé des souvenirs, mais ces souvenirs appartiennent au passé et je n’aime pas trop cette sensation. Je n’aime pas vivre dans le passé non plus, même si cette période était formidable et très créative. À l’époque, j’avais 20 ans, et je tenais un journal. Nous vivions une sorte de ménage à trois à ce moment-là, la situation était très confuse, et Prince avait réussi à mettre la main dessus et ça l’avait beaucoup inspiré. C’était une vraie fouine (rires) ! Cette chanson, c’est moi tel que Prince me voyait, mais sa vision ne correspondait pas vraiment à la réalité.

Cette version de « Baby You’re a Trip » a été enregistrée vers 1982-83. Jill Jones, votre premier album produit par Prince, est sorti presque cinq jill_jones_vinyl_front_coverans plus tard. Pourquoi ce décalage ?
Parce que j’étais trop occupée à chanter sur les disques de ses autres artistes. Je pense aussi que Prince n’avait pas envie que je m’éloigne pour lancer ma propre carrière. Je crois également qu’il savait que s’il vous donnait un album, vous n’alliez pas tarder à le quitter… Il était amer quand vous aviez du succès en dehors de son univers, et c’était ce qui s’était passé avec Vanity. Après son départ, il a commencé à être plus méfiant avec son entourage. Pour finir, le retard de cet album venait aussi du fait que je n’avais signé mon contrat qu’en 1986, c’est-à-dire presque trois ans avant le début de l’enregistrement, et rassembler les morceaux a aussi pris beaucoup de temps.

Toutes les chansons de Jill Jones signées par Prince proviennent-elles de cette même période ?
Oui, en grande majorité. Il avait aussi essayé de me donner certaines chansons, dont « Manic Monday » et « Sugar Walls », avant de les confier à d’autres interprètes. Un autre de ces chansons s’appelait « Living Doll », mais je ne l’aimais pas trop. Prince voulait faire de moi une sorte de pin-up, mais les choses ne se sont pas passées comme prévu : à Paris, après l’enregistrement de l’album, j’ai travaillé avec Jean-Baptiste Mondino et Azzedine Alaïa, et ils m’ont aidé à façonner une image de femme indépendante et à forte personnalité. C’est ce que j’étais depuis le début, c’était ce que je voulais représenter, mais Prince avait du mal avec ça, il n’y était pas habitué. On était loin de la Glamorous life (rires) ! J’en profite pour insister sur le fait que je dois beaucoup à la France. L’esthétique française est raffinée et authentique, loin de l’image artificielle que Prince souhaitait me voir interpréter. Lorsque je suis rentrée à Minneapolis après mon séjour à Paris, j’étais devenue une autre femme. Paris m’a changé, et Paris a changé ma relation avec Prince.

Où viviez-vous à Paris ?
Dans le 18ème arrondissement. Ma station de métro était Chapelle, je m’en souviens très bien. J’avais acheté un appartement dans ce quartier que je trouvais très cool et qui me rappelait un peu Brooklyn par certains côtés. J’ai habité ensuite à Ménilmontant, où Édith Piaf avait vécu. L’ambiance était géniale. Mon petit ami s’appelait Christophe et il habitait dans l’appartement d’un de ses meilleurs copains qui était Vincent Cassel. Ma vie à Paris était complètement folle et n’avait rien à voir avec celle que je vivais à Paisley Park : je fréquentais des rappeurs, des graffeurs, des peintres et la scène underground se mélangeait avec la mode. Azzedine Alaïa m’avait présenté Naomi Campbell, mais il ne voulait pas que je l’emmène en boîte car elle était encore mineure (rires) ! D’autres personnes me racontaient leurs voyages en Inde et c’était une époque à la fois dingue, fun et très stimulante d’un point de vue intellectuel. Toutes ces personnes rencontrées à Paris ont changé ma vie, j’ai appris un tas de choses et je n’étais plus une Prince girl.

À l’époque, « Mia Bocca » et son clip réalisé par Mondino ont été fréquemment diffusés en France. De quoi parle cette chanson, et pourquoi lui avoir donné un titre et un refrain italiens ?
Nous avions écrit « Mia Bocca » en 1982, c’était la deuxième chanson sur laquelle nous avions travaillé après « Boom Boom ». L’enregistrement de 1999 venait de se terminer et on était simplement en train de s’amuser dans le studio. Nous avions imaginé l’histoire de cette fille qui voulait être la femme d’un seul homme, mais qui en attirait des tas d’autres sans le vouloir. Avec Prince, nous passions notre temps à regarder des films de François Truffaut et des tas de vieux classiques, et cette situation ressemblait à un de leurs scénarios… Parfois, on veut trouver un sens aux chansons de Prince, mais son songwriting ne marchait pas toujours comme ça. Dans ce cas précis, on s’amusait juste tous les deux dans le studio. Pour ce qui est du choix de l’italien, l’inspiration venait de mon père, qui est d’origine italienne. Le problème, c’était qu’il était issu de la deuxième génération d’immigrés et il ne parlait pas très bien la langue. Avec Prince, nous avons donc appelé plusieurs restaurants italiens de Minneapolis pour avoir la bonne traduction du texte, car mon père ne se souvenait plus des mots (rires). « Mia Bocca », c’était avant tout une chanson au second degré, presque une blague, pas besoin de creuser plus profond…

Un deuxième album produit par Prince avait-il été envisagé après la sortie de Jill Jones ?
Oui, mais après mon retour de Paris, nous n’étions plus sur la même longueur d’ondes avec Prince. Il m’avait proposé de m’habiller -ou de me déshabiller- avec de tenues spécifiques et je n’étais pas d’accord, je ne voyais pas l’intérêt. J’avais commencé à enregistrer quelques titres à Londres, dont « Flesh and Blood », mais en vérité, trop de temps s’était écoulé et une fois encore, nous étions hors-délai. Je ne voulais pas non plus chanter ces nouveaux titres car ils ne décrivaient pas les femmes sous leur meilleur jour.

Prince Originals_Cover-Digital« Baby You’re a Trip » est le seul extrait de Jill Jones figurant dans Originals. Auriez-vous aimé voir d’autres extraits de votre album dans ce nouveau projet ?
« G-Spot », car sur la toute première version de ce titre que nous avions enregistrée chez Prince en 1982, on l’entend jouer du saxophone. Je me souviens très bien de cet enregistrement : nous nous trouvions dans sa maison, il venait de terminer le playback et il pensait qu’il manquait une partie de saxophone sur ce titre. Il a envoyé quelqu’un en chercher un et au début, il a eu un peu mal à en jouer, mais à force de ténacité, il est arrivé à en sortir quelque chose. J’espère qu’ils sortiront cette version un jour pour prouver à quel point ce type était complètement dingue (elle chante le riff de saxophone et éclate de rire ndr). Parfois, il jouait une fausse note, mais il s’est accroché et il y passé presque toute la nuit. Sur la version finale qui a été enregistrée en 1985, c’est Eric Leeds qui joue finalement sa partie. Oui, « G-Spot » était vraiment un super-titre… À part ça, on m’entend beaucoup dans Originals, notamment dans « Manic Monday », « The Glamorous Life », « 100 MPH » et quelques autres, mais à vrai dire, ça ne me touche pas tant que ça. Ce sont de jolis souvenirs, c’était une époque fabuleuse, mais la chose principale que j’en retire est ma longue amitié avec Prince et bien sûr, tout ce qu’il m’a appris… À sa disparition, j’ai très vite compris que j’allais devoir encore parler de lui pendant tout le reste de ma vie, et à vrai dire, je trouve un peu triste cette volonté de remodeler et de son reconstituer son œuvre. J’aurais préféré que le monde découvre l’homme, mais je doute que ça arrive un jour. Heureusement, sa musique tient encore debout, tant mieux pour lui…

L’album Jill Jones n’a jamais été réédité depuis sa sortie…
C’est vrai, et je crois que ça n’arrivera jamais. Vous savez quoi ? Warner Bros. ne m’a même pas invité à la soirée de lancement d’Originals… Je ne pense pas qu’une réédition de Jill Jones soit prévue, et si c’était le cas un jour, je serai morte depuis longtemps…  Vous savez, je vous donne cette interview car j’adore la France, Paris, Lyon, et tout le reste. Peu importe si cet album est réédité un jour ou pas. J’ai une fille qui est aussi chanteuse, elle adore la musique et pour moi, la musique est la chose la plus importante juste après ma famille. De mon côté, j’écris pour des magazines et je travaille aussi dans la publicité. Je ne fais de la musique que pour le fun et j’essaie de transmettre à ma fille tout ce que j’ai pu apprendre dans ma carrière afin qu’elle évite les pièges de l’industrie du disque. Il m’arrive également de donner quelques concerts de charité de temps en temps pour des associations LGBT où je chante mes vieilles chansons, mais c’est peu près tout. Ça me fait penser à une citation bouddhiste : « quand sait-on lorsqu’on est sur la bonne voie ? Lorsqu’on ne désire plus les choses du monde ». Aujourd’hui, je ne désire plus les choses du monde et je me contente de ce que j’ai : j’aime ma petite maison, mon chat et ma famille. J’ai beaucoup de chance.

Propos recueillis par Christophe Geudin. Photo de Jill Jones par Katerine Copeland Anderson.

Prince Originals. Disponible en exclusivité sur la plateforme Tidal à partir du 7 juin. CD simple, téléchargement et streaming disponibles le 21 juin (Rhino/Warner). Versions 2-LPs et Deluxe limité CD+2LPs disponibles le 19 juillet.


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