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Publié le 11 novembre 2013 | Par Funk-u

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Roberta Flack “Donny Hathaway aurait pu être Mozart”

Dans une interview exclusive réalisée conjointement à la sortie du coffret Never My Love : The Donny Hathaway Anthology, Roberta Flack revient sur sa collaboration avec l’archange maudit de la soul, sa dernière soirée passée en sa compagnie et l’héritage musical de l’auteur de “The Ghetto”.

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Comment décririez-vous le talent musical de Donny Hathaway ?

Robert Flack : Phénoménal et incroyable. Naturel est aussi un mot important. Donny était naturellement doué et il était capable d’exprimer ce don de façon naturelle, d’entendre avec une précision infinie ce qu’il ressentait et de le restituer devant ceux qui l’entouraient. Nous étions en train d’essayer de terminer notre premier album (Roberta Flack & Donny Hathaway, 1972,ndr) et il avait écrit une chanson pour Carla Thomas, mais je ne sais pas pourquoi, Carla n’aimait pas cette chanson. Donny me l’a jouée et je lui ai dit qu’elle était magnifique et que je voulais la chanter. La chanson s’appelait « Gone Away » et elle est sur le premier album. Tous les sampleurs du monde l’ont utilisée depuis… Donny était incroyable.

Qui a eu l’idée de vous faire enregistrer un album commun ?

Jerry Wexler, Dieu ait son âme.

C’était une très bonne idée de sa part.

Oui. Il m’avait d’abord suggéré de travailler avec James Taylor, mais il était trop Top of the Pops pour moi. Lorsque je l’ai entendu chanter « You’ve Got a Friend », ça m’a bouleversé et j’ai commencé à la reprendre dans un petit club de Washington qui s’appelait Mr Henry’s. Après m’avoir entendue, Jerry Wexler a voulu que je la reprenne en duo pour les charts R&B. James Taylor squattait les charts semaine après semaine dans le Billboard.  Je ne m’intéressait pas aux charts à l’époque, mais j’aimais cette chanson et je voulais la chanter. En studio, ça nous a pris à peine 20 minutes pour l’enregistrer.

Quels autres souvenirs gardez-vous de l’enregistrement de ce premier album ?

C’était une expérience unique et intéressante car Donny et moi étions d’innocents enfants qui pensaient qu’ils avaient huit chansons. On ne cherchait pas à savoir si c’était suffisant ou pas. En fait, il y en avait sept et je crois que Joel Dorn, mon producteur à l’époque, et Arif Mardin, Dieu ait son âme, m’ont dit un jour que nous devions ajouter plus de chansons. On parlait d’un album. Il en fallait deux ou trois de plus. Je leur ai dit OK, et j’en ai parlé avec Donny. Nous venions tous les deux de l’église. Je suis méthodiste, et j’ai demandé à Donny s’il connaissait « Come Ye Disconsolate ». Il m’a dit que oui, et il s’est mis à la jouer. Nous sommes arrivés au deuxième couplet, et il a suggéré de répéter seulement « The earth has no star… ». Je lui ai dit « non, il faut chanter le deuxième couplet ». Donny était d’accord. J’ai téléphoné à ma mère pour lui demander les paroles du deuxième couplet. On a ensuite fini la chanson et c’était superbe. Donny jouait du piano électrique. Son instrument préféré était le Wurlitzer. On l’entend dans « You’ve Got a Friend », on l’entend partout. Une de mes chansons favorites de cet album est « You’ve Lost That Lovin’ Feeling ». Donny pouvait rendre important chaque instrument qu’il touchait. J’ai passé de longs moments à essayer de reproduire ce son sur scène. C’est très difficile : on mélange du Wurlitzer avec du Fender Rhodes et d’autres claviers, mais rien ne ressemble à son Wurlitzer d’origine.

« Where Is the Love » a été un grand tube pour vous deux. Quelle est l’histoire de ce titre ?

« Where is the Love » a été écrite par Ralph McDonald. Il faisait partie de mon groupe, on voyageait ensemble à travers le monde et il est venue un jour vers moi en me disant : “Ro, j’ai une chanson.” Il l’a enregistrée avec Valerie Simpson, qui a une voix incroyable. Pour moi, c’était la plus jolie chanson R&B que j’avais jamais entendue et je voulais la reprendre à mon tour. Il m’a demandé avec qui je voulais la chanter et je lui ai répondu « Donny ». Ralph avait d’autres idées, mais il a donné son accord. Comme pour « You’ve Got a Friend », ça n’a pris que 15 ou 20 minutes en studio. Quand on les écoute, on se rend compte que nous ne les avons pas passé beaucoup de temps à les étudier. Nous avons un peu plus travaillé « Gone Away ». Il y a eu deux ou trois prises pour « Where is the Love » et « You’ve Got a Friend ».

Avez-vous eu beaucoup de temps pour préparer ce premier album ?

Non. Nous n’avons pas répété. Donny et moi étions musiciens, nous n’avions pas besoin de répéter. On entre en studio et on fait ce qu’on a à faire, point.

Avez-vous donné des concerts avec Donny ?

Oui, on peut en voir un sur Internet. Nous avons joué à l’UCLA de Berkeley, dans le monde entier, dans tout le pays. Non, pas le monde entier. Mais celui de Berkeley était un grand concert avant qu’il disparaisse.

Vous aviez l’habitude de faire chacun un set solo puis la fin ensemble ?

Oui.

Quelle était la personnalité de Donny ?

Calme.

Etudiait-il encore la musique ?

Il connaissait très bien la musique. Ravel était son compositeur favori, on s’en rend compte lorsqu’on écoute les arrangements d’Extension of a Man (1973, ndr). C’étaient ses arrangements.

Quels souvenirs gardez-vous de l’enregistrement de « The Closer I Get To You » ?

Donny avait enregistré ses parties à Chicago car il ne sentait pas au point.  Nous avions le même manager et j’ai appris à cette époque qu’il était malade et ne se sentait pas bien. L’ingénieur du son Joe Ferla avait suggéré que Donny fasse sa partie à Chicago et la mienne à New York. Un chanteur de session a chanté la partie de Donny et j’ai ajouté la mienne par-dessus.

En 1979, vous avez enregistré deux autres duos, « You Are my Heaven » et « Back Together Again ».

J’en garde un triste souvenir. Il était évident qu’il n’était plus aussi fort qu’avant. Son corps, ses mains et ses yeux étaient différents. Ca ne m’effrayait pas, mais je me demandais comment tout ça allait se terminer. Et bien sûr, ce jour fatal est arrivé. Au fait, nous étions au studio ce jour-là.  Après les séances, il était venu chez moi. Je possède un grand piano, un Bosendorfer. Il s’est mis à en jouer en disant qu’il était en train d’écrire une chanson. Elle était superbe, et j’ai ensuite préparé un repas pour lui et quelques amis. Il voulait de la bière, nous sommes allés en chercher au Deli du coin, puis nous l’avons laissé à son hôtel une ou deux heures plus tard avec son road manager. Je ne suis pas monté dans sa chambre, je lui ai dit au revoir dans le hall puis je suis rentrée chez moi. Le lendemain matin, mon petit ami m’a appelé du Canada. Il m’a demandé comment j’allais, comme s’il voulait me réconforter. Ce n’était pas la peine car je n’en savais rien. Il m’a dit « Donny est mort ». Je ne m’en suis jamais remise. Je ne suis capable d’en parler que depuis un an et demi ou deux. Il y a beaucoup de pseudo reality-shows, dont un qui s’appelle Unsung où une autre personne est impliquée. Si c’était le cas, je n’en sais rien. Je peux déclarer que je ne l’ai jamais vu prendre de drogues, ni devenir fou ou menacer quelqu’un. Je n’ai rien vu de tout ça.

Il n’avait pas l’air troublé lors de ce dernier dîner ?

Non. Il n’était pas à l’aise, comme il n’avait pas été à l’aise pendant les séances de « You Are my Heaven » et « Back Together Again ». Arif Mardin était là. C’était son producteur, et Joel Dorn était le mien. Arif était dans le studio lorsque nous avons décidé d’y mettre fin. Peu de temps auparavant, Donny avait dit qu’il ne pouvait pas chanter et qu’il ne pourrait plus jamais chanter de sa vie. Je l’avais présenté à mon ami professeur de chant, Frederick Wolfenson. Il lui a appris à chanter en relaxant son corps au lieu d’être raide et de s’accrocher au bord du piano. Donny était plus calme : il a ouvert la bouche et il s’est mis à chanter et c’était un moment magnifique.

A-t-il été difficile de terminer cet album après sa disparition ?

Oh, je ne pensais pas à l’idée terminer cet album. Je n’ai plus chanté quoi que ce soit après sa disparition. Ils se sont débrouillés avec ce que j’avais déjà enregistré.

On dit que vous avez chanté à ses funérailles ?

Il n’y a pas eu de funérailles à ma connaissance. On m’a dit qu’on l’avait enterré, c’est tout ce que je sais.

Sur une note plus positive, que représente l’héritage musical de Donny Hathaway aujourd’hui ?

De l’émerveillement, de la grandeur. Son héritage est gigantesque : comment être grand en étant musicien. Il aurait pu être Mozart. Mozart avait beaucoup de Donny en lui, et Donny avait aussi du Mozart en lui car il était suprêmement doué, amis aussi très incertain dès qu’il s’agissait de présenter son art au monde.

Quelle est son influence en tant que chanteur ?

Il a toujours de l’influence. Nous nous influençons tous entre nous. Un jour, Miles Davis m’a dit : Il n’y a que si peu de notes… Donny était un musicien et un chanteur très accessible, et il ne se donnait pas de limités lorsqu’il chantait. Il donnait tout.

Propos recueillis par Charles Waring

Donny Hathaway Never My Love : The Anthology (Rhino/Warner). Coffret 4-CDs et version digitale disponible le 11 novembre.



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